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Lessons in Love and Violence, nouveau coup de maître

Après Into the Little Hill à l’Opéra Bastille (2006), et Written on Skin au Festival d’Aix (2012), c’est le Royal Opera House qui offrait un écrin à la création du troisième ouvrage lyrique du duo et . Au vu de la beauté des premiers opus, on ne pouvait que s’y attendre, ces nouvelles Lessons in Love and Violence touchent au meilleur.

Après la légende du joueur de flûte de Hamelin dans Into the Little Hill, et le « razo » de Guillaume de Cabestany Le Cœur Mangé pour Written on Skin, c’est à l’histoire vraie du Roi Edouard II d’Angleterre (1284-1327) – et lointainement à la pièce éponyme de Christopher Marlowe – que s’attelle pour le livret de son troisième opéra avec « Sir » : Le Roi entretient une relation avec Gaveston, un noble de sa cour. Mortimer, le conseiller militaire du souverain (qui est au passage l’amant de la Reine Isabel), accuse ce dernier de dilapider la fortune du Royaume pour son amour (c’est l’amour « poison » qui est transgressif ici, et non l’homosexualité). S’ensuit alors un drame serré où intrigues sentimentales et politiques se mêlent étroitement. Abandonnant l’auto-narration (le livret de Written on Skin était par exemple constellé de « says the boy » ou « says the woman »), ici les dialogues vont vite, fusent, et la forme des scènes élaborée étroitement avec le compositeur, permet une œuvre bien dosée d’une heure vingt environ, où l’ennui n’a pas sa place.

La forme condensée et changeante en permanence est une des clés de la réussite de Lessons in Love and Violence. Et cela se ressent également dans la dentelle sonore tissée par Benjamin. Comme dans Written on Skin, l’orchestre est comme « écrit sur la peau » des chanteurs, accompagnant au mieux leur jeu incarné. Souvent raréfiée, l’orchestration n’en est que plus tranchante dans les climax intenses. Toutefois, c’est dans les moments de grâce aux nuances douces que l’on se fige, et spécifiquement dans les duos entre le Roi et Gaveston, tous transpercés par la douceur d’une musique simple, pure, touchante, et sans aucune concession. L’indépendance et la liberté, c’est ce qui fait la réussite des œuvres de Benjamin : pour un compositeur de la génération « dure » et élève de Messiaen, il ne tombe pas dans l’écueil d’une musique constamment violente, faîte de gestes abruptes. Toutefois, ses pièces ne se refusent rien, et surtout pas dans ce nouvel opéra : tantôt une mélodie fugace, tantôt un mélisme délicat (dans la virtuose mise en abîme de théâtre à la scène 3), mais surtout un usage de la consonance dans un contexte atonal, tout cela dans un art consommé de la teinte orchestrale et des équilibres dosés en alchimiste.

Alchimie d’une écriture vocale taillée sur mesure pour des chanteurs que Benjamin connaît bien, ne serait-ce que le couple royal : la très digne Isabel de , qui malgré son aventure avec Mortimer, reste toujours amoureuse de son mari, le tragique et poignant , personnage bouleversant n’arrivant pas à faire face aux soubresauts de son cœur. Le ténor un brin trop claironnant de en Mortimer est toutefois balancé par le suave baryton du Gaveston de , amant du Roi à la personnalité glaçante. Cerise sur un casting sensible, le haute-contre (spécifié ainsi par Benjamin) de en fils du Roi rajoute une touche d’humanité candide à une trame pleine de sang, de sexe et de luttes de pouvoir.

En situant l’œuvre dans le monde contemporain, fait prendre à l’intrigue une tournure terriblement actuelle. Au travers de discrets changements de plateaux, toute l’action se déroule dans un intérieur bourgeois : un grand appartement doté d’un immense aquarium, où plusieurs toiles de Bacon trônent fièrement aux murs (le peintre des carcasses et des charognes, ce n’est pas anodin). Malgré quelques facilités visuelles qui émaillent cette création, on ne peut qu’être toujours touché par les trouvailles scéniques de la metteuse en scène. D’ailleurs, après Written on Skin et ces nouvelles Lessons, comment désormais imaginer un opéra de George Benjamin sans ces intérieurs froids où chaque élément est un symbole, ou sans ces personnages évoluant au ralenti de manière cinématographique ?

Car finalement c’est bien la somme de tous ces éléments (texte, musique, mise en scène) qui produisent cette impression si forte sur le spectateur de Lessons in Love and Violence. Chaque artiste travaille non pas avec son ego, mais en plaçant la réussite collective de l’œuvre avant tout. Et c’est de cela que naissent les grands spectacles.