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Sur les hauteurs avec Michaël Levinas, invité du Festival Messiaen

Il y avait deux bonnes raisons pour choisir comme invité d’honneur de cette 22ᵉ édition du festival Messiaen : d’une part parce qu’il fête cette année ses soixante-dix ans, et qu’il fut, d’autre part, l’élève d’. Compositeur et pianiste, pianiste et compositeur, comme il aime à se présenter, , présent durant toute la manifestation, entendra ses œuvres jouées (sept au total dont une création  mondiale) et se produira deux fois en tant qu’interprète, soliste et chambriste.

Le compositeur à l’honneur

A la Salle du Dôme de Monêtier-les-bains, l’Ensemble Itinéraire (dont Levinas est le co-fondateur) et Le Balcon, un fidèle compagnon depuis dix ans – auxquels se sont joints les étudiants de l’IESM (Pôle supérieur) d’Aix en Provence – ont conjugué leurs forces pour ce concert-anniversaire affichant la musique de Levinas et celle de son Maître Messiaen. Le chef , maître d’œuvre très charismatique de la soirée – et lui-même élève de Levinas dans sa classe d’analyse –  s’adresse au public pour donner en amont quelques clés d’écoute.

Les cordes sont absentes dans Oiseaux exotiques de Messiaen, une commande de Boulez créée au Domaine Musical en 1955. Messiaen y ménage comme à son habitude une partie de piano solo – Alain Muller du Balcon – et fait chanter les oiseaux des Amériques (Garrulaxe, Tetras, Grive des bois, etc.) au sein d’une polyphonie foisonnante déployée ce soir dans sa plénitude sonore. Précisons que Le Balcon modèle l’acoustique des salles dans lesquelles il joue. et son oreille infaillible entendent l’influence du Marteau Sans Maître de Boulez et l’amorce du courant spectral dans Un vitrail et des oiseaux, une pièce beaucoup plus tardive (1986) de Messiaen, écrite après son opéra Saint-François d’Assise. L’interprétation ne dément pas les propos du chef, instaurant un charivari merveilleux où les tempi se superposent et fusionnent dans un effet de vitrail coloré du plus bel effet.

La langue est battue nous dit Michael Levinas dans Le poème battu pour baryton-diseur, percussion, piano et informatique musicale. L’œuvre « coup de poing », d’une violence rare chez le compositeur, est écrite sur un texte du poète lettriste Ghérasim Luca. Levinas y explore la relation entre le timbre et le mot. Les consonnes sont frappées, les voyelles engendrent la mélodie. La voix enregistrée du compositeur hybride celle du baryton qui, elle-même, met en vibration une caisse claire. On retrouve ce même phénomène d’hybridation dans Préfixes (1991), une pièce pour ensemble instrumental et électronique qui ne trouve sa forme définitive qu’en 2019, via l’informatique musicale et l’interprétation du Balcon. Dans sa réflexion toujours plus élaborée sur les relations entre le son instrumental et la voix, Levinas entend le rire dans les transitoires d’attaque des sons, ces phénomènes acoustiques évolutifs qui vont définir le timbre. C’est ce que nous fait percevoir, avec une acuité toute particulière, Maxime Pascal, révélant la part de théâtralité qui habite la musique de Levinas. Côté scénique, rappelons que La Conférence des Oiseaux, premier ouvrage lyrique de Levinas (que nous avions chroniqué en 2018) était redonnée dans la même production au Théâtre du Briançonnais durant le festival.

Dans l’église de La Grave, le concert-portrait , l’un des plus beaux du festival, mobilise les forces de la jeunesse (étudiants du CNSM de Paris et de la HEM de Genève) et deux interprètes complices, la harpiste et la soprano . Étrange autant que sophistiquée, l’adaptation pour quatre harpes de Psaume (in memoriam Frescobaldi) nous plonge dans un univers microtonal et une polyphonie flottante où les effets de zingage obtenus sur les harpes engendrent l’hybridation du son levinassienne. L’Étude sur un piano espace (1976-1977) que le compositeur écrit à la Villa Medicis, dans des lieux de résonance spécifiques, trouve sa pleine envergure sonore et spatiale (la technique aidant) sous les doigts et l’énergie du pianiste , Premier Prix du Concours international d’Orléans en 2016. Michael Levinas donne à entendre l’instabilité du son du piano dont l’écriture relayée par l’électronique amplifie et réfléchit les phénomènes acoustiques. « Le piano pleure, respire, vibre » souligne-t-il dans Les désinences, une pièce pour piano et deux claviers midi créée en 2014 dans cette même église de La Grave et fidèlement restituée par et Jiwon Jang en phase avec le réalisateur en informatique musicale Carlo Laurenzi. Les deux poèmes de Celan chantés par sont une commande du festival Messiaen. Ils amorcent un cycle que viennent compléter les deux mélodies extraites de La Passion selon Marc – Une Passion après Auschwitz, disponible désormais en DVD . Flûte, piano et harpe accompagne Mandorla, un poème sur le deuil et la disparition (« Boucle de juif, tu ne grisonneras pas ») dans cette langue allemande proche du yiddish dont Marion Grange communique l’intensité douloureuse. Comme Espenbaum (Tremble), Psalm est chanté a cappella, d’une voix chaleureuse et invoquante dont la force émotionnelle saisit l’auditoire.

L’interprète à son piano

Michaël Levinas interprète est seul à son piano dans la très belle église de La Salle-Les-Alpes (Beethoven, Ravel et Messiaen sont au programme) et partage la scène avec ses deux partenaires du Stimmung Trio, la violoncelliste et le violoniste , dans l’église de La Grave. Le programme rien moins qu’exigeant fait valoir cet aller-retour entre Messiaen et ses pairs que souhaite souligner dans sa programmation, faisant remarquer que Gabriel Fauré, dont est joué le Trio, est encore directeur du Conservatoire lorsque Messiaen y fait, en tant qu’élève (1919), ses premiers pas. Dans un bel équilibre des forces et des sonorités, les trois musiciens donnent une superbe interprétation du Trio de Fauré, avec l’élan et la fluidité qui infiltrent cette musique vibratile. C’est le piano de Messiaen que l’on entend dans le Trio de Takemitsu (1993) et le temps contemplatif du Maître au sein duquel s’immerge l’écoute. Les interprètes en avivent les reliefs et la richesse des textures. Le toucher du pianiste et la lumière qui émane des sonorités de son instrument dans le Trio l’Archiduc nous enchantent. Beethovénien dans l’âme (il a enregistré l’intégrale des sonates chez Ades), Levinas instaure d’emblée la couleur et l’articulation viennoises, rejoint par deux artistes au sommet de leur art.

Les fidèles du festival

On retrouve cette année la pianiste dans l’église bien sonnante de La Salle-Les-Alpes, en duo avec la flûtiste Anne Cartel. Filant la thématique des oiseaux, leur programme réunit le Maître de la Grave et ses élèves, Mâche, Murail et Levinas. Quant à , également à l’affiche, il vient de rejoindre Michaël Levinas dans les rangs de l’Académie des Beaux-arts.

Deux compositions de jeunesse pour flûte seule de Levinas sont sur le pupitre d’Anne Cartel. Arsis et Thésis ou la chanson du souffle (1971) pour flûte basse est jouée sans amplification et avec une belle énergie par la flûtiste. L’œuvre inaugure le travail d’hybridation entre son, souffle et voix mené par le compositeur. Cette même recherche s’entend également dans Froissement d’aile, la seconde pièce mise au programme. Les deux interprètes sont à l’écoute l’une de l’autre dans Le Merle noir de Messiaen qui préfigure, en 1952, les pièces solistes du Catalogue d’oiseaux. De cette somme, qui sera jouée par en clôture de festival, extrait Le Courlis cendré, une pièce magistrale qui referme le Catalogue, restituée dans la luxuriance de ces sonorités par une pianiste dont l’anticipation du geste et l’énergie du son captivent notre écoute. Dans le sillage de son maître, écrit Le Fou à pattes bleues (entendu dans les îles Galapagos), une partition pour flûte et piano aussi impressionnante que finement ciselée, s’attachant au seul oiseau « spectral » (dixit Murail !) de la création. Dans Sopiana pour flûte, piano et bande, part du modèle naturel enregistré et procède à un jeu de doublures instrumentales,  virtuoses autant que synchrones, qu’assument nos deux artistes avec une réactivité certaine. Irrésistible enfin, Le Pic vert de met à contribution le piano (notes répétées et glissades) ainsi que le piccolo, l’acuité de ses aigus et le son boisé de ses attaques. La pièce est jouée avec panache par les deux interprètes qui la redonnent en bis.

Hae-Sun Kang et l’écriture du temps réel

Concert high-tech dans la Salle des Fêtes de La Grave (avec les forces de l’Ircam et aux manettes) où la violoniste Hae-Sun Kang, présente sur tous les fronts et depuis de nombreuses années au festival Messiaen, est en vedette. , virtuose du temps réel (transformation du son instrumental en direct), est dans la salle ainsi que Sasha J. Blondeau, l’enfant du pays (il est briançonnais) à qui le festival a passé commande. Très investi lui aussi dans la recherche ircamienne, Blondeau sollicite dans sa nouvelle œuvre, Ils portent en eux un passé qui s’immisce, le logiciel de « suivi de partition », un outil interactif permettant à la machine de réagir en direct aux gestes de l’interprète. Ainsi la partie électronique génère-t-elle des morphologies et couleurs toujours inattendues, véritable contrepoint spatial de l’écriture violonistique. L’archet magistral de l’interprète laisse apprécier la finesse et l’invention de l’élaboration sonore au sein d’une musique qui respire et ne cesse de lancer des signaux. La partie de flûte, bien défendue par le jeune Gilles Stoesel, dans Emergent de l’Américain George Lewis, est beaucoup moins élaborée. Le compositeur (et tromboniste de jazz) mise davantage sur la réponse de l’électronique et les espaces virtuels qu’elle engendre, au sein d’une trajectoire qui n’évite pas les redites. Partita II pour violon et électronique, une œuvre « hautement écrite et hautement interactive », prévient Manoury, a été créée au festival Messiaen 2012, dans la collégiale de Briançon, par sa dédicataire Hae-Sun Kang. Pour autant, le compositeur souligne le caractère unique de chaque version, dans un contexte où la réaction de l’électronique est fonction des aléas du geste de l’interprète. Celui d’Hae-Sun Kang semble inaltérable, la violoniste assumant la virtuosité et les techniques de jeu « étendues » avec un brio confondant. La musique et sa projection dans l’espace engendrent différentes strates temporelles, immergeant l’auditeur dans un univers en 3D fort impressionnant.

De l’orgue au festival Messiaen

Peu sollicité dans les éditions précédentes, l’orgue s’inscrit désormais au programme du festival Messiaen. Certes la distance est longue et la route endurante de La Grave à l’Alpe d’Huez mais l’effort est récompensé par la découverte du très bel l’orgue de l’église Notre-Dame-des-Neiges (en forme de main tendue vers le ciel) et par le récital somptueux donné par . Organiste, compositeur et pédagogue, il a succédé à Messiaen à La Trinité (il est co-titulaire de l’orgue) et a fréquenté lui aussi la classe d’analyse de Michaël Levinas dont il sera l’assistant durant plusieurs années. Son programme subtilement élaboré tourne autour de la pièce du compositeur invité, Accords tremblés, (2008) où Levinas réinvestit ses recherches acoustiques sur l’instrument à tuyaux, en utilisant notamment le « tremblant lent », source vibratoire dont il fait son miel. Ce même jeu d’orgue est également utilisé par dans Fantaisie sur la Tierce du grand clavier qu’a choisie . Á côté de la musique de (auquel Levinas rend hommage dans Psaume) et celle de Bach, les battements et effets vibratoires entendus dans Agencement-Rhizome (2004) sont l’œuvre du tout jeune Lacôte, encore sous l’influence de son maître. La musique d’, superbement servie, est également sous les doigts de notre interprète… Alors que la cloche de l’église sonnant 18 heures vient hybrider de manière très lévinassienne les sonorités provenant du Livre du Saint-Sacrement : coïncidence troublante, on en conviendra.

Crédits photographiques : © Bruno Moussier

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