Les sons-couleurs des oiseaux au Festival Messiaen

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

La Grave estival Messiaen au pays de la Meije
28-VII-2019. Église du Chazelet : Janequin, Schlünz, Nørgård, Berio, Antignani : Musicatreize, Francesco D’Orazio, violon, Roland Hayrabedian, direction

29-VII-2019. Église du Monêtier-Les-Bains : Orquesta de Instruments Autóctonos y Nuevas Tecnologías ; direction Alejandro Iglesias Rossi

30-VII-2019. Salle des fêtes de La Grave : Stockhausen, Xenakis, Filidei : Ensemble 2e2m

04-VIII-2019. Église de la Grave : Fauré, Schumann, Debussy, Messiaen : Roger Muraro, piano, Fanny Robillard, violon, Patrick Messina, clarinette, Raphaël Pidoux, violoncelle

Festival Messiaen 2019 a La Grave (05)Tel un vitrail coloré, la première édition de au pays de la Meije déroule un programme à plusieurs entrées qui, toutes, convergent avec un rare bonheur vers l’univers du Maître de La Grave,

Les oiseaux, thématique ô combien messianesque, sont à l’affiche de cette 22e édition, qu’ils chantent sous les doigts des pianistes, à travers flûtes et appeaux, ou qu’ils soient imités par les voix et autres sifflets harmonieux.

Fidèle au festival Messiaen qu’il fréquente depuis sa création (1998), l’ensemble débute son concert par Le chant des oiseaux de , ce grand poème naturaliste de la Renaissance balançant entre récit et onomatopées, dont les chanteurs restituent la polyphonie alerte avec une verve aussi sensible que vibrante. Dans Ortnithopoesia sur les textes éponymes de Pierre Garnier, la compositrice allemande Annette Schlünz explore les registres extrêmes des voix au sein d’une forme très morcelée qui ne maintient pas toujours la tension de l’écoute. Plus minimaliste, le Danois nous surprend avec sa pièce mixte D’Monstrantz vöögli. Des chants d’oiseaux enregistrés et diffusés sur haut-parleurs fusionnent avec les sifflets des chanteurs dans une dimension théâtrale où murmures et charivari aléatoires précèdent une partie chorale inattendue. Ce n’est qu’en découvrant la pièce de à l’encre à peine sèche ( l’a créée en mai dernier à Marseille) que s’instaure la relation avec la Sequenza VIII de . La pièce virtuose est jouée en amont par le violoniste Francesco D’Orazio, d’une sonorité lumineuse autant que séduisante dans l’acoustique généreuse de l’église du Chazelet. cherche l’hybridation sonore des cordes vocales et instrumentales dans Aqua di mare amaro, une pièce très attachante qui convoque, la chose est assez rare, un violon solo et un chœur de douze voix. Entre figures madrigalesques et scansion rythmique du chant populaire, l’écriture vocale aventureuse, sous-tendue par un fil dramaturgique, sera au plus près le texte du poète Dino Campana. Le violon s’immisce dans la texture des voix ou commente en solo, déployant une image spectrale très colorée. Musicatreize est exemplaire dans tous les répertoires, donnant le meilleur de lui-même sous le geste économe de Roland Hayrabedian

Festival Messiaen 2019 a La Grave (05)Dans l’église de La Grave cette fois, quatre artistes se sont réunis pour jouer le Quatuor pour la fin du temps, une œuvre inscrite quasi rituellement au programme de chaque édition : « comme un oiseau », note sur la partie de violon () et de clarinette (), dans le premier mouvement intitulé Liturgie de cristal. Si l’équilibre sonore n’y est pas totalement satisfaisant, la magie opère dans Vocalise pour l’Ange qui annonce la fin du temps (II) où le violoncelle atemporel () surligne les cascades douces du piano de . Les créatures ailées sont imaginaires dans L’Abyme aux oiseaux (III) dont Patrick Messiana fait vivre les contrastes, soignant particulièrement les sons tenus en crescendo, toujours très impressionnants. Les deux louanges, pour violoncelle d’abord puis pour violon (intenses et ) sur la figure immuable du piano, restent une expérience d’écoute unique. Mais c’est dans la Danse de la fureur pour les sept trompettes (VI), jouée à vive allure, que les couleurs des quatre instruments sont les plus étonnantes, cuivrées comme les gongs que Messiaen imagine à travers son écriture à l’unisson. En complément de programme, à côté d’œuvres de Fauré, Schumann et Debussy, s’inscrit une autre pièce de Messiaen, donnée cette fois en création mondiale. qui, soulignons-le, clôturera le festival avec l’intégrale du Catalogue d’oiseaux – 2h50 de musique sous les doigts d’un seul pianiste ! – nous présente Au clair de la lune, un inédit que le Maître aurait écrit en 1941, à Görlitz où a été créé son Quatuor. La chanson bien connue est exposée par la clarinette, suivie de trois variations – le contrepoint de lignes dans la première est délicieux – tandis que les paroles de chaque couplet sont dûment citées par notre pianiste.

Autre paysage et autre oiseau – il est question ici de la gélinotte huppée Batibeco – dans L’Opera (forse) de donné à la Salle des fêtes de La Grave, un espace récemment aménagé pour accueillir cette année deux concerts du festival.

C’est le Tierkreis (1974-75) de (douze mélodies des constellations conçues originellement pour boites à musique) qui résonne en début de concert sous les baguettes de deux percussionnistes. Xenakis, qui, comme Stockhausen, est passé dans la classe de Messiaen, est également à l’affiche avec Okho (1989) convoquant trois percussionnistes. L’œuvre est écrite pour trois djembés et une peau africaine. Ce sont les toms, bongos et grosse caisse qui réagissent ce soir à la frappe musclée des interprètes libérant une énergie galvanisante.

Il n’y a pas d’instruments de musique à proprement parlé dans L’Opera (forse) de Filidei mais force appeaux, petites percussions, « glouglouteur », bâton de pluie, rhombes, güiro, glass harmonica et autres machines à bruit susceptibles de servir le texte ou de camper le paysage sonore. , l’auteur du livret, était sur scène auprès des musiciens de l’ en 2015, lors de la résidence du compositeur auprès de l’ensemble. C’est ce soir, entouré de six percussionnistes zélés, qui nous conte l’histoire aussi savoureuse que cruelle des amours d’une gélinotte et d’un mulet à grosse tête. L’humour infiltre le propos autant que la partie sonore, une musique de plein air finement stylisée à laquelle les musiciens apportent une touche de merveilleux.

Festival Messiaen 2019 a La Grave (05)Des oiseaux plus exotiques

Que se passe-t-il musicalement dans le monde ? C’est la question que se pose qui a décidé d’accueillir chaque année des musiciens d’un pays étranger ; c’est l’Argentine qui est à l’honneur dans cette édition, représentée par l’Orquesta de Instrumentos Autóctonos y Nuevas, un ensemble de onze instrumentistes et chanteurs dirigé par Alejandro Iglesias Rossi. Interprète, chef d’orchestre et compositeur, ce dernier a fréquenté les classes de et Guy Reibel au CNSM de Paris dans les années 70 ; il est actuellement professeur à l’Université Nationale Tres de Febrero à Buenos Aires où il fait revivre, dans une démarche d’ethnomusicologue, la musique de l’héritage pré-colombien (aztèque, maya, inca, etc.) qu’il associe aux ressorts des nouvelles technologies. Le spectacle auquel on est convié dans l’Église du Monêtier-Les-Bains, incluant scénographie, costumes, masques, chants et chorégraphie, est rien moins que saisissant ; tout comme les instruments de ce rituel étrange (flutes andines, arc musical, ocarinas à têtes d’animaux, etc.) que les instrumentistes ont construits eux-mêmes, animant en amont, et durant le festival, des ateliers de fabrication pour les enfants. Parmi les œuvres au programme, toutes portées par le souffle, l’énergie du geste et la vibration de l’espace, les deux pièces pour instruments et live électronique de Rossi font sensation. Dans Yoalli ehecati (livre des téophanies prophétiques dans l’ordre de la terre), il dirige avec une grande plume à la main, scandant les étapes de la transe par de grands bonds en avant.

On retrouve les mêmes musiciens le lendemain, à hauteur de glacier (2500 mètres), avec flûtes, ocarinas et arcs musicaux, dans un concert de plein air, certes beaucoup plus court, mais en phase directe avec les esprits de la nature.

Crédits photographiques : © B Boone (Musicatreize et musiciens argentins) ; Roger Muraro et Fanny Robillard © Bruno Moussier 

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Sur les hauteurs avec Michaël Levinas, invité du Festival Messiaen

 

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