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Roméo et Juliette à la Scala : prise de rôle inattendue de Vannina Santoni

Nonobstant une carrière déjà étayée par de nombreux succès, la jeune soprano française remplace au pied levé, dans le rôle de Juliette, Diana Damrau souffrante. Nul doute que cette prise de rôle aussi inattendue que précipitée sur la scène scaligère constitue un formidable tremplin. 

Après Agnès dans La Nonne sanglante, Donna Anna dans Don Giovanni, la Comtesse des Noces de Figaro et Violetta dans La Traviata,  pour ne citer que les engagements récents, Roméo et Juliette de Gounod était, bien sûr, prévu au programme de la soprano, en avril 2020 en compagnie de Jean-François Borras au Théâtre des Champs-Elysées à Paris…Le destin en a décidé tout autrement, précipitant un peu les choses, en lui ouvrant toutes grandes les portes de la Scala, pour un duo avec dans cette coproduction déjà ancienne, mise en scène par Bartlett Sher, présentée au Festival de Salzbourg en 2008, créée à la Scala en 2011 et au MET en 2016.

Une mise en scène des plus classiques dans sa conception, efficace dans sa réalisation, collant au texte, transposée au XVIIIᵉ siècle, se déroulant quasiment tout du long dans un décor unique agrémenté de quelques éléments spécifiques en fonction du développement de l’action, comme un autel pour Frère Laurent, un grand drap blanc simulant le lit nuptial, ou encore deux tombeaux lors du drame final. Le décor principal évoque une grande place, de Vérone sans doute, avec une colonne (?) de nombreuses arcades et des balcons obligés…Les éclairages mettent en avant les somptueux costumes, la direction d’acteur est taillée au cordeau, laissant beaucoup de place au théâtre et aux performances d’acteurs, les combats y sont réglés au millimètre, d’un réalisme à faire pâlir d’envie tous les films de cape et d’épée… Bref, du bel ouvrage, cossu et sans état d’âme !

Moins confortable assurément, place d’emblée l’Orchestre de la Scala sur le chemin du drame, de l’amour et de la passion tragique dans un mélange détonnant dont témoigne l’Ouverture fougueuse secouée par les affres de la passion et de la déploration. Haletante, haute en couleurs, les cuivres rugissants y répondent au lyrisme intense des cordes, tandis que l’excellent Chœur (qui faute parfois par une diction chancelante) annonce le drame final. Attentif aux chanteurs, complice avec le Chœur, véhément avec l’orchestre, la lecture très théâtralisée du chef, tantôt acérée, tantôt poétique, participe grandement de la réussite de cette soirée.

Le casting vocal est de belle tenue. A commencer par la magnifique prestation vocale et scénique de dont la délicatesse et l’élégance enchantent de bout en bout. Insouciante et légèrement coquette dans le célèbre « Je veux vivre », son personnage et sa voix acquerront progressivement de la chair et toute la sensualité nécessaire dans les quatre duos d’amour marquant la progression des héros vers leur destin tragique, depuis le coup de foudre du bal, la déclaration de la passion dans la scène du balcon, l’assouvissement du désir dans le lit nuptial avec une sorte d’hymne à la nuit « Non, ce n’est pas le jour… » et le duo de mort. Tout dans cette voix séduit, son timbre, sa facilité d’émission, le contrôle du souffle, la tessiture et le legato, seule la diction montre parfois quelques faiblesses lorsque la fatigue se fait sentir, comme dans la scène finale du Tombeau. , de son côté, est un Roméo reconnu depuis des années, timbre lumineux, pianos éthérés, aigus amples et faciles, théâtralité innée dans la voix comme dans le geste, entachée, parfois, d’une tendance à forcer le trait en surjouant, défaut qui lui est souvent reproché, majoré encore par l’émission de forte totalement intempestifs qui nuisent à l’unité de la ligne, sans apporter d’expressivité et d’émotion supplémentaires…bien au contraire.

On citera encore le magnifique Frère Laurent de , d’une humanité et d’un charisme portés par sa basse profonde et une diction irréprochable. en Capulet n’est pas fortement mis en valeur par Gounod qui le gratifie d’un seul air où il fait montre d’une bonne diction, mais d’une projection insuffisante et de qualités d’acteur limitées. Ruzil Gatin fait un honorable Tybalt, tout comme dans le rôle de Mercutio qui n’exploite pas tout le brio que lui fournit son « air de la Reine Mab ». campe un duc d’une droiture et d’une justesse parfaites, tandis que la Gertrude de séduit plus par son jeu que par son chant. Une mention particulière pour , (arrivée en dernière minute pour remplacer Marina Viotti) qui fait ce qu’elle peut… se trompe dans son texte, mais assure à  Stéphano une belle présence scénique !

Malgré les ans, voilà bien une mise en scène qui n’a pas pris une ride, apportant pour l’occasion à Vannina Santoni un triomphe et une consécration bien mérités.

Crédits Photographiques : © Brescia / Amisano-Teatro alla Scala

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