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Tempête de sable à Genève : Didon et Enée 

Au départ, beaucoup de motifs d’inquiétude pour cette nouvelle production de Didon et Enée au Grand Théâtre de Genève. A l’arrivée, un choc. Et l’évidence d’un immense spectacle.

A l’instar du poète Nahum Tate adaptant Virgile, , adaptant Purcell, a pris beaucoup de libertés. Pour ses débuts dans le monde de l’opéra, le fondateur, en 2000, du collectif (« Voyeur » dans la langue de Molière) déploie un imaginaire puissant autour de Didon et Enée. Au Grand Théâtre de Genève, le bref opéra de l’Orpheus Britannicus voit ses cinquante minutes en durer cent. Un tour de passe-passe rendu possible par l’apport d’un tissu musical inédit, composé, improvisé et dirigé par , collaborateur de longue date d’.

On frémit en voyant le rideau se lever sur d’autres accords que ceux attendus, en entendant le verbe parlé plutôt que chanté, l’œuvre familière régulièrement interrompue par l’œuvre clandestine. On redoute un affront lèse-Purcell. On s’inquiète de fait d’avoir à revivre un nouveau cauchemar de type Zaïde/Adama (Salzburg 2006), pénible greffe Mozart/Czernowin. On regrette qu’une fois encore, on n’a pas préféré, pour remplir la soirée, faire entendre le Prologue perdu (reconstitué dans l’édition Novello) et les grounds dont Hogwood (Oiseau-Lyre) avait magnifié son enregistrement. Angoisse, donc. On a tort. On ne sait pas encore que l’on est en train de s’acheminer vers un des spectacles les plus marquants de 2021.

A rebours de plus d’un chorégraphe débutant à l’opéra, propose, en sus d’une chorégraphie omniprésente et fouillée, une véritable dramaturgie de l’échec amoureux. Pourquoi Enée quitte-t’il Didon ? Rome n’est pas une excuse suffisante. « J’aimerais en savoir un peu plus sur la virilité », questionne un personnage. Une petite heure n’aurait pas suffi à l’imaginaire ludique et débordant du chorégraphe qui, empathique autant que curieux, fait dupliquer la partition mais aussi son rôle-titre. Très tendance, le procédé, qui vient de produire des réussites majeures (Faust à Paris, Aschenbach à Strasbourg, Parsifal à Vienne), réussit à cette Didon chantante (, la reine chérie à l’apogée de sa beauté) que double une Didon parlante (Eurudike De Beul en parangon vieillissant des femmes de pouvoir). Celle-ci, surnommée Didi, solde les comptes de son passé de femme puissante amoureuse et abandonnée à l’aune de sa fascination pour le destin similaire de celle-là, qu’on ne présente plus.

L’action se déroule dans les boiseries d’un superbe décor à deux étages inspiré de la Chambre des Communes du Parlement anglais. En bas l’intime (l’appartement de la reine), en haut le politique (choristes à idéale distance des uns des autres comme du drame en contrebas). Chartier fait de cet intérieur codé un théâtre où tragédie, humour et vision cohabitent avec virtuosité. On rit lorsqu’avec une déférence déjantée, on sert trop longuement à Enée le thé noir qu’il a commandé, lorsqu’une des deux sorcières chante en jouant sa propre tête sur les genoux pendant que Didi entame une « Danse des seins » sous le nez d’Enée. Et l’on est soufflé lorsqu’une tempête de sable surgie d’une prise électrique, gagne la bibliothèque, explose les fenêtres, éventre le plafond. Sous la force des éléments, le corset victorien explose et propulse les héros à l’extérieur du palais mais au cœur du propos : voici que, dans la brume, se profile au lointain la vision fantastique d’un homme ensanglanté, nu comme une statue antique, hache en main, son enfant mort sur l’épaule. La focale du metteur en scène se déplace alors du portrait d’une femme qu’un homme a fuie à celui d’un homme que la guerre a brisé. L’amour n’aura rien pu pour l’un comme pour l’autre. Après que Didon se sera ensevelie dans les tombereaux de sable qui font à présent office de plateau, la vision de Frank Chartier se clôt sur l’uppercut cauchemardesque d’une dernière image d’un spectacle allé crescendo. Je t’aime je te tue. Et plus si affinités.

Comme Pygmalion l’a osé (et réussi) avec Castellucci, explore là des territoires inconnus. Si la partition d’ (compositeur, violoncelliste, acteur et même chef d’orchestre à mi-temps de ce nouveau Didon et Enée) va crescendo dans la force de conviction, le dialogue contemporain/baroque qu’elle entreprend (elle sonde la psyché de Didi) avec la musique de Purcell (qui sonde celle de Didon) n’aura été possible que par l’engagement vibrant et le talent passionnant d’. Impressionnant travail d’équipe (même la baguette, qui va de Haïm à Sakaï), cette nouvelle mouture, de type hypnotique, est un enchantement permanent (l’irrésistible transition menant à l’irrésistible Oft she visits). À l’image de cette direction bicéphale, tous les rôles sont doubles : , qui est Didon ET l’Enchanteresse (la Didon de Chartier est aussi l’initiatrice de la fin d’un amour qu’elle sait condamné), déroule un chant à la fois chaleureux et très intériorisé, presque neutre, laissant les écarts à son double parlé (autoritaire Eurudike De Beul, prête à tout). , luxueuse Belinda, et , fluide Second Woman, sont aussi les apprenties-sorcières. , également Marin, est un Enée à la facture vocale princière, de surcroît impayable de chic anglais. Son talent pour le second degré dessine un Enée visible comme jamais. Son « Tea time » en temps réel (une demi-heure !) est un moment de jubilation (le biscuit croqué au cœur de la tempête !) qui doit également beaucoup au numéro déjanté et à la souplesse (muscles faciaux compris) des danseurs de chargés de mater la rébellion d’une… théière. , habité par la danse dans cet opéra qui l’est tout autant, incarne une domesticité aux ordres dont les sept membres dansent (au cordeau sur l’allegro de l’Ouverture ou la fin de To the Hills and the Vales, flamenco à deux sur Oft she visits), s’amusent comme des enfants (la « Danse des tableaux »), ne peuvent s’empêcher de chorégraphier le moindre geste (l’effeuillage matinal des draps), improvisent, rampent, se mêlent, font don de leur corps.

Et bien évidemment le spectacle restera marqué par le cours de la relation amoureuse que Didi entreprend avec ce serviteur en qui elle croit reconnaître Enée : d’abord dans l’ombre, le danseur à tout faire (bouleversant Romeu Runa) a fait place à l’homme. C’est lui l’homme en bouche hurlante des violences guerrières. Une performance inoubliable pour un spectacle inoubliable. Dont chaque vision sera source d’enrichissement. Même si ses images fortes et son verbe cru ne sont peut-être pas tout à fait destinées aux jeunes pensionnaires féminines de Chelsea pour lesquelles Didon et Enée avait été composé en 1689 par un certain .

Crédits photographiques © Carole Parodi

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