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Faust à l’Opéra de Paris : Marguerite’s baby

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Paris. Opéra Bastille. 22-III-2021. Charles Gounod (1818-1893) : Faust, opéra en 5 actes sur un livret de Jules Barbier et Michel Carré. Mise en scène : Tobias Kratzer. Décor et costumes: Rainer Sellmaier. Lumières : Michael Bauer. Vidéo : Manuel Braun. Avec : Benjamin Bernheim, ténor (Faust) ; Christian Van Horn, basse (Méphistophélès) ; Florian Sempey, baryton (Valentin) ; Christian Helmer, baryton (Wagner) ; Ermonela Jaho, soprano (Marguerite) ; Michèle Losier, mezzo-soprano (Siebel) ; Sylvie Brunet-Grupposo, mezzo-soprano (Dame Marthe) ; Jean-Yves Chilot, rôle parlé (Faust âgé). Choeurs (chef de choeur : José Luis Basso) et Orchestre de l’Opéra national de Paris, direction musicale : Lorenzo Viotti. Captation : Julien Condemine. Spectacle donné sans public disponible sur Culture Box.

Ce Faust de Gounod à Paris (à tous les sens du terme), dans la mise en scène de et avec dans le rôle-titre, constitue le coup d’éclat primal du premier mandat d’Alexander Neef.

On espérait que , auréolé de la réussite de son rite de passage à Bayreuth (Tannhäuser), après ses débuts remarqués à Londres (Fidelio), transformerait l’essai.

Le Faust de Gounod, assez délicat à réussir (les péchés mignons de son sentimentalisme mélodique, sa pacotille de bénitier, son mélange des genres pompiéro-intimiste), trouve en Kratzer un ardent défenseur. Faust, l’opéra immortel de nos aïeux, devient le plus contemporain des thrillers dans une scénographie qui rassemble à elle seule les fondamentaux d’un style : l’éclat du blanc (Guillaume Tell à Lyon), la coupe des maisons de poupées (Lucio Silla à Bruxelles, Les Contes d’Hoffmann à Amsterdam), l’humour, et l’évidence d’une signature : un don pour la narration et les coups de théâtre.

Comme à Bayreuth, où il a su séduire les spectateurs du Festspielhaus en mettant en scène le patrimoine du festival, l’Allemand Kratzer séduit les Français en invitant les protagonistes (allemands) de cet opéra (français) tiré d’un chef-d’œuvre (allemand) à… Paris ! Le trio infernal dans la cité française : voilà qui rajoute à la séduction d’une intrigue chargée d’histoire, celle d’un lieu qui ne l’est pas moins. La Kermesse de l’Acte II, transformée en survol nocturne de la ville-lumière, voit son unité de lieu diffractée par la vidéo diabolique et intrusive (fascinants effets de superpositions, d’incrustation) de Manuel Braun, dans l’étourdissant tournis de décors conçu par Rainer Sellmaier : un terrain de basket en banlieue, les gargouilles de l’Ile de la Cité, une boîte de nuit branchée. La coupe d’un immeuble en banlieue au III. Au V, après que Notre-Dame en flammes aura donné le signal de la nuit de Walpurgis (Dieu est mort ?), on chevauchera à bride abattue en direction de Pigalle… Pas de doute : Tobias Kratzer connaît bien son Histoire de France.

Il n’ignore pas davantage l’actuelle obsession de la jeunesse. Pour en faire le procès, il fait appel, comme il l’avait fait avec succès pour Le Nain de Zemlinsky à Berlin, à deux hommes différents : un Faust âgé (le comédien Jean-Yves Chilot joue l’homme réduit au sexe tarifé) et un Faust jeune (le ténor joue l’homme au corps désiré). Choix payant à Paris comme à Berlin, qui permet à Kratzer de vertigineux effets de miroir : roi du « dance floor », le Faust du premier matin, fou de son corps, redevient à son grand dam le Faust du dernier matin, qu’en satanique dealer, Méphisto doit régulièrement « réapprovisionner » en douce. Autre idée riche de possibilités : la présence agissante de six hommes noirs visibles des seuls spectateurs, et surgis, à la suite de Méphisto, d’une bibliothèque où sommeille peut-être certain volume de Goethe… Rappelons combien le Faust du romancier-dramaturge-poète-scientifique-théoricien de l’art et homme d’État allemand était animé, au XVᵉ siècle, d’aspirations autrement philosophiques que celui d’un Gounod finalement en avance sur son temps, puisque son Faust du XIXᵉ est, au XXIᵉ, le héraut idéal d’une société courbant l’échine devant le Veau d’or du jeunisme.


A partir de l’Acte III, le regard du metteur se déplace avec empathie de la virilité pathétique à la féminité inquiète. De Faust à Marguerite. De l’obsession jeuniste à l’angoisse existentielle. La Marguerite de Kratzer est une jeune femme fragile, proie d’un destin qui va progressivement la désigner en petite sœur d’armes de la Rosemary du sulfureux film de Polanski. Après le « blasphème militaire » (les valeureux soldats en « cailleras » basketteuses !), cet écart d’avec la dramaturgie originelle accouche d’une mémorable scène d’effroi échographique qui pourrait s’intituler Marguerite’s baby ! Pas le temps de reprendre son souffle : voici l’église du livret (Dieu est mort !) dans une rame de métro vidée (l’actuel Paris nocturne confiné), lancée à toute allure dans les entrailles de la capitale, avec, à son bord, une femme tétanisée (et nous avec), harcelée par ses démons sur la bande-son des imprécations chorales et des vrombissements de l’orgue : un vrai Tunnel de l’Horreur.

La baguette de , lyrique et dramatique, soucieuse de balayer la poussière, n’encourra que le reproche de négliger les deux tiers d’un Ballet dont Kratzer aurait su faire son miel. Le chœur sous le masque, reste glorieux. Gérant de façon confondante l’usage de la voix mixte, Benjamin Bernheim, diseur au timbre gracieux (ah, la fondante tenue filée sur « présence » !), rayonne au sommet d’une distribution qui, sans démériter, n’atteint pas les mêmes cimes. Son rocailleux et noir alter ego, , impressionne sans être encore tout à fait au clair avec quelques voyelles. ne rend pas tout à fait justice à la beauté culte d’Avant de quitter ces lieux mais donne toute sa mesure lors d’une mort vraiment impressionnante. Dame Marthe, trompant sa solitude en « girl next door » à l’étage du dessous, est trop chiche en grain à moudre pour l’excellente . Idem pour le Wagner de . La Marguerite d’ (plus à l’aise à Thulé qu’en Castafiore) ravive le souvenir de son Antonia (avec Kratzer déjà, DVD Cmajor) : un excès de pathos vibrant mais vibré, que la mise en scène et l’engagement de la cantatrice gommeront progressivement jusqu’à un consumant Finale.


L’Acte V en forme de retour à la case-départ (le luxueux appartement du I vidé de tout mobilier, exception faite d’un signifiant miroir) réserve un ultime coup de théâtre : le sacrifice de Siebel ! Après son Ascagne troyen, voici la merveilleuse travestie en amoureux sincère donnant sa vie pour que Marguerite vive enfin la sienne. Peut-être auprès de Monsieur Faust, cet homme au soir de sa vie, qui, au sortir du grand huit d’un fantasme de 3h, magnifiquement capté par la caméra de Julien Condemine, semble s’interroger enfin sur la présence de cette énième jeune femme prostrée à son côté… L’on est aussi loin que possible de Saint-Sulpice. Et très proche de certaine devise dévote : Personne n’a un plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’il aime.

Crédits photographiques © Monika Rittershaus /Opéra de Paris

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Paris. Opéra Bastille. 22-III-2021. Charles Gounod (1818-1893) : Faust, opéra en 5 actes sur un livret de Jules Barbier et Michel Carré. Mise en scène : Tobias Kratzer. Décor et costumes: Rainer Sellmaier. Lumières : Michael Bauer. Vidéo : Manuel Braun. Avec : Benjamin Bernheim, ténor (Faust) ; Christian Van Horn, basse (Méphistophélès) ; Florian Sempey, baryton (Valentin) ; Christian Helmer, baryton (Wagner) ; Ermonela Jaho, soprano (Marguerite) ; Michèle Losier, mezzo-soprano (Siebel) ; Sylvie Brunet-Grupposo, mezzo-soprano (Dame Marthe) ; Jean-Yves Chilot, rôle parlé (Faust âgé). Choeurs (chef de choeur : José Luis Basso) et Orchestre de l’Opéra national de Paris, direction musicale : Lorenzo Viotti. Captation : Julien Condemine. Spectacle donné sans public disponible sur Culture Box.

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