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Les Traversées de Noirlac : silence et musiques

Le deuxième des cinq samedis des Traversées de l’Abbaye de Noirlac s’inscrit parfaitement dans l’ambitieux cahier des charges de la mission que s’est assignée, depuis 2007 son directeur, Pierre Fournier : traverser le temps et les styles musicaux dans un lieu que l’on vit en l’écoutant.

Sise, depuis son édification à partir de 1150, au cœur du Berry, en bordure du Cher, l’Abbaye cistercienne de Noirlac est un monument de silence retiré du temps et de l’espace. Après de considérables travaux de restauration entre 1950 et 1980, elle fait partie, depuis 2008, des vingt-et-un Centres culturels de rencontre français (Ambronay, La Saline Royale d’Arc et Senans, les Jardins de William Christie…). Avant que Paul Fournier n’imprime sa « ligne éditoriale » à ce lieu voué au silence, Laurence Equilbey y avait déjà fait résonner quelques concerts d’été. Depuis peu, l’Abbaye, fraîchement mise en valeur par les nouveaux jardins de Gilles Clément, s’est dotée d’un ensemble de studios dédiés au son (on peut y pratiquer l’ambisonie), destinés à faire le bonheur des artistes en résidence comme des groupes et même des familles désireuses de créer sans formation préalable. Ce « lieu de l’inhabité » où l’on s’isolait du monde pour mieux le penser, voir le ré-inventer, est aujourd’hui toujours ce lieu « où le silence a toute sa place » dans un monde qui a fait du bruit son veau d’or, tout en étant devenu le lieu de toutes les ouvertures. Les résidences d’artistes s’y succèdent. Les ensembles y enregistrent. Un public large et fidèle se précipite vers l’expérience à vivre de la traversée de trois concerts dont un « duo singulier ».

Duo improvisé

Singulier, le « duo singulier », donné à 16 heures dans le réfectoire des moines, l’est à plus d’un titre : prise au piège d’un test s’étant révélé positif, Elise Caron (dont l’on a immédiatement mémorisé le nom lorsqu’en 1998 elle doubla Virginie Ledoyen dans Jeanne et le garçon formidable) a dû rester à l’isolement, ainsi que nous l’apprend son partenaire, un contraint de faire avec humour le constat que lui aussi est « mis à l’isolement », seul face à l’orgue prévu pour Feel the Time, qui devait être donné en seconde partie. Les quarante chanteurs du Chœur L’Arche Musicale, dirigé par , prévu en première partie, sont quant à eux bien présents, pour qui le Festival a commandé une création au compositeur-improvisateur : Flying Together, introduit par une chabrette, est une pièce de 17 minutes a capella qui fait alterner accords atmosphériques, tapis swingués, improvisations parlées et moments harmonieusement chantés faisant émerger deux tourtereaux solistes allant même roucouler tout près du public. Privé de tout livret, ce dernier se raccroche aux seuls mots perceptibles : What are we going to talk about ? What are we going to see ? En fait, renseignements pris à l’issue du concert, les questions mêmes que se sont posées et , la cheffe de chœur, lorsqu’ils ont su qu’ils allaient travailler ensemble. Ce que cette dernière ne savait pas alors, c’est qu’elle allait également parvenir à remplacer Elise Caron : encouragé par la bienveillance d’ et par le son restitué du Cavaillé-Coll de Saint-Étienne de Caen, le timbre juste et libre de Marion Delcourt se lance crânement dans une longue et séduisante vocalise en roue libre. Entre-temps, Andy Emler aura fait naître d’un instrument qui, confesse-t-il en préambule, n’est pas le sien (il est pianiste), trois improvisations destinées à, avait-il dit encore, « explorer cet orgue afin de voir où il va nous mener ». Le fantôme de Fauré passe sur la première sans que personne ne s’en rende vraiment compte. La deuxième vise la puissance d’un crescendo hypnotique. La troisième, plus courte et plus humble que les précédentes (elles avoisinaient le quart d’heure), préfère revenir, après quelques tentatives mélodiques posées sur un ostinato à la main gauche, au silence. « En espérant que le voyage vous embarquera » avait espéré Andy Emler qui ne peut quitter ce concert d’une heure vingt, finalement toujours judicieusement intitulé Feel the Time, sans les deux chœurs qu’il a sous la main : L’Arche Musicale et… le public, embarqué lui aussi dans l’univers ludique de l’improvisation.


Trio d’exception

À 18 heures, c’est au dortoir des converts au grand complet que nous retrouvons Loco Cello (violoncelle fou), la formation que le violoncelliste a créée avec le guitariste-compositeur-arrangeur . Loco Cello c’est une musique qui tisse des liens entre des musiques (jazz, folklore, classique…) qui ne savent pas toujours qu’elles ont des sources communes. L’occasion d’exposer la technicité ivre d’elle-même du violoncelle effectivement fou (le tranchant, les frappés, la corde aiguë) de , la guitare subtile et empathique de , l’abyssale caisse de résonance offerte par la contrebasse de . Loco Cello revisite ainsi Ernest Bloch (sa célèbre Prière avec guitare remplaçant le piano), Astor Piazzolla (sa b.o. revue par Joce Mienniel pour l’Armageddon d’Alain Jessua), Vincent Peirani (Truc’Much sans accordéon), Kryštof Mařatka (le « folklore imaginaire » d’une Csardas réinventée) et fait du très prégnant Lhassa de Samuel Strouk le sommet de ce concert conclu par deux bis dont l’irrésistible Swing Valse de Biréli Lagrène. Loco Cello c’est l’impressionnante osmose entre trois hommes amoureux de leur instruments (et même capables de se passer de la guitare manouche d’Adrien Moignard manquant à l’appel ce soir). C’est encore et peut-être surtout un son remarquable. Celui que l’on reconnaît sur le Calling the muse de Bruno Helstroffer ou le récent Schubert in love de Rosemary Standley, et que l’on reconnaîtra sur le deuxième album à paraître, tous trois enregistrés à l’Abbaye : le son de Noirlac.


Eden enchanteur

La traversée sonore de l’Abbaye se termine dans l’Abbatiale où Les Traversées Baroques d’ et Judith Pasquier ravivent les couleurs du disque paru au funeste printemps 2020, l’intégrale d’un oratorio oublié d’un compositeur oublié, Bonaventura Aliotti, moine franciscain, surnommé le Padre Palermito, ayant vécu entre Palerme, Padoue et Ferrare. Il Trionfo della Morte per il peccato d’Adamo, créé en 1677 dans l’église de la Confraternité de la Mort de Ferrare, raconte la plus vieille histoire du Monde, celle d’Adam et Eve pris en otage entre Iddio (Dieu) et Lucifero (Satan) au sujet de certaine pomme. Mangera ? mangera pas ? constitue l’essentiel d’un suspense bien connu qui, contre toute attente, passionne encore ici, comme un opéra d’une heure trente-cinq. Eve craque à la fin de la Parte Prima. Adam attendra celle de la Parte Seconda pour faire entrer la Mort en ce jardin. La Mort est le châtiment inventé par le Dieu (que le Padre Palermito nomme aussi Haut Moteur, Grand Moteur, Grand Tonnant) pour punir sa créature de n’avoir pas assez plié le genou devant lui, malgré les objurgations de Ragione (la Raison) qui aura tout tenté pour empêcher les manœuvres de Senso (la Passion) à encourager le Premier Homme à aimer la Première Femme plus que le Dieu qui les a créés !

Hormis la Mort, de noir vêtue, tous les musiciens portent des costumes aux motifs floraux. L’Eden d’Etienne Meyer ouvre sa porte aux dix instrumentistes du disque (sonnant comme trente dans l’ample acoustique de l’Abbatiale) mais pas tout à fait aux mêmes chanteurs. L’’impeccable Adam de s’impose face à l’Eve de , dont l’engagement radieux est au maximum notamment face à l’ascension encore tendue du registre aigu d’une partition censée en faire la prima donna de la soiréeOn retrouve qui, non content de faire le grand écart entre un Dieu hyper-tonnant et un Lucifer n’ayant pas fini de dompter ses vocalises, assure aussi Senso. La Mort est incarnée par avec un aplomb qui interdit de deviner que le jeune haute-contre, qui fut le Néron déchaîné d’un récent Couronnement de Poppée, n’a eu que trois jours pour se glisser dans le rôle. On serait prêt à suivre les avertissements de , Ragione d’une force de conviction rayonnante, si la conclusion de l’œuvre, à l’opposé de la vision solaire et paisible d’, ne venait refroidir le plaisir sans mélange ressenti à l’audition de cet oratorio lumineux et sensuel qui peut aussi s’enorgueillir de Discioglietevi, dileguatevi, assurément un des plus beaux lamenti du répertoire : « Le Grand Tonnant inflige à l’homme des châtiments mais si humblement il s’agenouille, c’est un Dieu d’Amour. »

Crédits photographiques: © Accent T

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