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Le Couronnement de Poppée et du Poème Harmonique

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Dijon. Grand Théâtre. 20-II-2022. Claudio Monteverdi (1567-1643) : Le Couronnement de Poppée, opéra en 1 prologue et 3 actes sur un livret Giovanni Francesco Busenello d’après les Annales de Tacite. Mise en scène : Alain Françon. Scénographie : Jacques Gabel. Costumes : Marie La Rocca. Lumières : Jean-Pascal Pracht. Chorégraphie : Caroline Marcadé. Avec : Marine Chagnon, soprano (Poppea) ; Fernando Escalona, contreténor (Nerone) ; Lucie Peyramaure, mezzo soprano (Ottavia) ; Leopold Gilloots-Laforge, contreténor (Ottone) ; Alejandro Baliñas Vieites, basse (Seneca) ; Léo Fernique, contre-ténor (Arnalta) ; Martina Russomano, soprano (Fortuna/Drusilla); Kseniia Proshina, soprano (Amore/Valetto) ; Lise Nougier, mezzo-soprano (Virtu/Nutrice); Léo Vermot-Desroches, ténor (Lucano/Soldat 1/Familiare di Seneca 1) ; Yiorgo Ioannou, baryton (Mercurio/Famigliare di Seneca 3/ Littore/ Consoli/ Tribuni 2) ; Thomas Ricart, ténor (Soldato 2/ Famigliare di Seneca/Liberto/ Tribuni 1). Le Poème Harmonique, direction : Vincent Dumestre

De l’Athénée parisien au Grand Théâtre dijonnais, les artistes de l’Académie de l’Opéra de Paris brillent dans la nouvelle version du chef-d’œuvre de Monteverdi ciselée par .


« Je ne dirige une œuvre que lorsque j’estime que je peux apporter quelque chose de neuf à son interprétation. » Une profession de foi qui trouve matière à s’épanouir avec ce nouveau Couronnement de Poppée. Les choix dramaturgiques et interprétatifs du chef du Poème Harmonique posent d’abord une pierre nouvelle sur la construction de la paternité d’un des plus sublimes duos de l’histoire de l’opéra. Dumestre, arguant de la disparition de la musique de la scène 6 qui clôt l’Acte II, déplace là Pur ti miro, avec d’autres paroles, celles indiquées pour cette fin d’acte par la seule source fiable : le livret de Bussenello. Un parti-pris défendable, Pur ti miro, que Monteverdi n’a peut-être jamais composé ni entendu n’étant probablement qu’un bis demandé aux chanteurs en fin de représentation, ainsi que cela se pratiquait à l’époque. Une option d’un évident mérite dramaturgique, en regard de la trajectoire sentimentale (de la fascination érotique vers la glaciation du pouvoir) des amants monstrueux : l’Histoire enseigne qu’une paire d’années après la fin heureuse de l’opéra, Néron, d’un coup de pied bien placé (dans le ventre), mettra fin à la vie de sa chère Poppée en attente d’un heureux événement.

L’envoûtement est total à l’écoute des nouvelles couleurs dont pare une œuvre aujourd’hui beaucoup plus connue que lorsque Jon Vickers et Gwynneth Jones, tout frais descendus de leur Olympe wagnérien, la révélèrent au public parisien de 1978 dans l’opulente version Leppard. Une opulence qui n’était pas de mise à la création vénitienne de 1643, pas plus qu’à Paris où, en 1646, pour pallier le retard pris par la confection des décors et costumes de l’Orfeo de Rossi, on demanda à Francesco Costa, l’interprète originel du rôle de Néron, de montrer à la France le dernier opéra de Monteverdi dans une version réduite baptisée Il Nerone, musicalement proche de celle souhaitée par le compositeur décédé deux ans auparavant. Conçu pour un « piccolo teatro senza machine », et bien qu’on y snobe (sans grands regrets) quelques dieux, bien qu’on y attende en vain le merveilleux duo Valletto/Damigella, ce nouveau Couronnement de Popée – Il Nerone, choisi par Vincent Dumestre, qui se passe d’une heure de musique, passe d’un tube à l’autre. C’est une réussite musicale bouleversante. Dix musiciens seulement, mais d’une puissante présence dans le Grand Théâtre de Dijon devenu ce Piccolo Teatro dont l’acoustique offre la résonance idéale d’un instrumentarium toujours en mouvement, captivant, rugueux et sensuel (harpe, lirone, théorbe…). Un geste musical fort, propre à rendre imperceptible la frontière parfois cassante entre récitatif et numéros attendus, comme à séduire le spectateur novice mais surtout, et ce n’est pas le moindre de ses mérites, propre à faire progressivement oublier la désarmante neutralité du geste scénique d’.

Cadrés par deux colonnes pivotantes sous un plein-feu : un canapé, un buste, un tableau devant quelques toiles vite peintes. Débrouillez-vous avec cela, les jeunes ! Ceux qui connaissent le bestiaire grouillant de pulsions de l’opéra le plus immoral du répertoire pesteront devant les tableaux proprets d’un imperturbable catalogue d’occasions manquées. Les âmes charitables diront qu’un visuel aussi monacal laisse toute la place à la musique. Et partant, aux chanteurs concentrés sur leur seul chant.


Conçue pour mettre en avant la pépinière de talents de l’Académie de l’Opéra de Paris ainsi qu’une poignée de révélations auréolées de récents lauriers, la production (costumes globalement flatteurs et même évocateurs : les adieux d’Ottavia) remplit son cahier des charges. On quitte le Grand Théâtre de Dijon avec une flopée de noms à retenir : Alejandro Baliñas Vieites Sénèque abyssal, probe Ottavia, Martina Russomanno Fortuna dorée à l’or fin se métamorphosant en gracieuse Drusilla, grise Virtu pressée de se dévergonder en Nutrice, d’une lumineuse présence en Valetto comme en Amour. La foultitude de comprimarii de l’opéra (soldat, disciple, tribun…) échoit aux impeccables , Yiorgos Ioannou et , ce dernier assurant sans faillir le duo Lucain/Néron. L’empereur bien « allumé » convient à la personnalité d’un peroxydé, pailleté, muni de l’autorité d’un haute-contre puissant. Marie Chagnon chante à ravir mais un peu sagement une Poppée dont la diabolique toxicité est peu perceptible dans cette mise en scène. Deuxième haute-contre, dessine un Othon dont l’assise grave très assurée libère un personnage souvent falot. On a envie de garder pour la bonne bouche . Jusqu’à la dernière image, hilarante, qui lui permet de se frayer une place sur la photo de famille, le jeune haute-contre aura savamment entretenu le trouble quant à l’identité vocale de son Arnalta, délicieusement croquée par une envie pressante de s’emparer du jeu que la mise en scène aura refusé à cette équipe vocale enthousiasmante. Une équipe que l’on est déjà impatient de retrouver sous la houlette d’un metteur en scène d’opéra qui leur dira très vite : «Vous chantez ? Et bien jouez maintenant ! »

Crédits photographiques: © Vincent Lappartient–Studio J’adore ce que vous faites-OnP

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Dijon. Grand Théâtre. 20-II-2022. Claudio Monteverdi (1567-1643) : Le Couronnement de Poppée, opéra en 1 prologue et 3 actes sur un livret Giovanni Francesco Busenello d’après les Annales de Tacite. Mise en scène : Alain Françon. Scénographie : Jacques Gabel. Costumes : Marie La Rocca. Lumières : Jean-Pascal Pracht. Chorégraphie : Caroline Marcadé. Avec : Marine Chagnon, soprano (Poppea) ; Fernando Escalona, contreténor (Nerone) ; Lucie Peyramaure, mezzo soprano (Ottavia) ; Leopold Gilloots-Laforge, contreténor (Ottone) ; Alejandro Baliñas Vieites, basse (Seneca) ; Léo Fernique, contre-ténor (Arnalta) ; Martina Russomano, soprano (Fortuna/Drusilla); Kseniia Proshina, soprano (Amore/Valetto) ; Lise Nougier, mezzo-soprano (Virtu/Nutrice); Léo Vermot-Desroches, ténor (Lucano/Soldat 1/Familiare di Seneca 1) ; Yiorgo Ioannou, baryton (Mercurio/Famigliare di Seneca 3/ Littore/ Consoli/ Tribuni 2) ; Thomas Ricart, ténor (Soldato 2/ Famigliare di Seneca/Liberto/ Tribuni 1). Le Poème Harmonique, direction : Vincent Dumestre

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