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La Dame aux Camélias à l’Opéra de Paris : épure d’une tragédie

La Dame aux Camélias de n'avait pas été remontée à l'Opéra de Paris depuis décembre 2018. L'occasion d'une dernière prise de rôle pour la sublime et tragique , dernière Étoile emblématique d'une génération sur le départ.

Les deux premières représentations ayant été annulées par une grève du personnel, cette troisième soirée est de fait la Première avec ce qui devait être la troisième distribution (ce qui ne présage évidemment en rien de la qualité de celle-ci).

Il est parfois difficile de mettre en mots ce qui est donné à voir et l'on ne dira jamais assez de bien de . Elle avait précédemment fréquenté les rôles de Manon et de Prudence. Faut-il dire qu'il faut la voir dans celui de Marguerite et faut-il rappeler qu'il s'agit actuellement d'une des tragédiennes les plus notables de la troupe ? Sa danse s'est de tous temps singularisée par une sorte d'évidence de joie de vivre, de spontanéité, de séduction parfois même trop directe, qui ne s'embarrasse pas de préciosité. L'affirmation de son désir de vie s'exprime grâce à son visage très mobile, des sourires enjôleurs et des œillades pleines de malice. Mais la distinction que lui offrent ces rôles (on pense ici à sa Tatiana, sa Marie Vetsera) est de l'ordre de l'abattement du fatum. Le regard dans le lointain, le visage interdit et le geste interrompu sont une préfiguration du sort morbide qui étend son emprise sur elle. L'alternance de jeu entre la femme mondaine et servile broyée par la brutalité des hommes et la femme intime et réelle est d'une lisibilité d'autant plus impressionnante que seul un regard (de crainte, d'angoisse) fait basculer le théâtre du paraître vers la vérité émotionnelle. A titre d'exemple (mais qui se décline sur les trois actes), le premier pas de deux représente la capacité de d'évoluer de la séduction mécanique, éprouvée, répétitive du métier de courtisane au saisissement émotionnel qui la surprend quand il s'agira avec Armand d'autre chose qu'avec tous les autres hommes. Un seul geste, la main sur les cheveux d'Armand, le regard qui se fige et là apparaît tout le travail d'épure que l'actrice parvient à signifier avec l'infime mouvement.

A ses côtés, Florent Melac, qui œuvre progressivement pour asseoir sa position de soliste, est nécessairement déphasé face à l'incarnation de sa partenaire. C'est qu'il s'agit pour Armand d'être justement un rôle extérieur. À la fois dans l'action et dans la narration du souvenir, Armand traverse l'histoire comme si elle avait déjà eu lieu, telles les réminiscences proustiennes. La dramaturgie si intelligente et cinématographique de fait d'Armand le pivot de la mise en abîme du théâtre dans le théâtre car le jeune amant est autant spectateur que celui assis dans la salle de spectacles. Cela est flagrant par le traitement des costumes. La qualité extrême de ceux-ci, le nombre et la variété des robes, colifichets et autres ustensiles se déploient dans les bals, les parties de campagne et les hôtels particuliers. Mais le costume d'Armand est toujours en décalage, comme l'est le caractère du personnage. Il ne porte pas de chapeau quand tous les autres hommes en portent à l'extérieur, il est en simple gilet quand tous sont costumés pour le bal, il est en noir quand tous sont en blanc dans la campagne. Toutes ces caractéristiques renforcent l'extranéité de Florent Melac en Armand.


en Prudence est une amie sincère qui s'inquiète des sujets de préoccupation et de l'état de santé déclinant de Marguerite. Elle est espiègle (et les effets sont particulièrement réussis) quand il s'agit de se mettre un collier dans le bustier ou de pleurnicher devant l'affiche annonçant la vente des biens de la défunte courtisane. Elle est dans son rôle de Première Danseuse à entraîner tout un corps de ballet derrière elle. a une certaine superbe dans le rôle du Duc, et c'est à regret qu'on ne le voit pas danser davantage. se fait remarquer par la candeur qui confine à la niaiserie du Comte de N., qui semble ne s'apercevoir de rien, ni qu'il est méprisé, ni qu'il a une mourante à ses bras. Laurène Lévy tient le rôle joué de Nanine, seule femme souffrant avec sa maîtresse avec compassion et sincérité. revient après presque vingt ans dans le rôle du père d'Armand qu'il joue de façon nerveuse et irritable, trouvant un apaisement relatif en comprenant l'amour qui lie Marguerite et Armand mais pour qui le positionnement social est plus important (ce qui était plutôt une idée défendue par Michaël Denard). La vipère Olympia, bien que le rôle soit court, de est suffisamment désagréable pour susciter la colère et la jalousie triste de Marguerite (tant dans la scène des Champs-Élysées que dans la scène de bal suivante). Enfin, les multiples tableaux de Manon Lescaut, qui sont le parallèle établi avec l'histoire de Marguerite, sont des occasions de voir établir une comparaison entre les deux personnages de fiction, entre la dépravation publique et les tentations de l'argent facile avec un engagé et un rien ridicule dans le mélodramatisme de Des Grieux.

L'Orchestre de l'Opéra de Paris est très précis pour les différentes partitions de Chopin et il faut toujours saluer la présence de l'inusable Frédéric Vaysse-Knitter qui accompagne sans effet d'épuisement depuis vingt ans les reprises du ballet.

En dehors même de la joie de voir ce ballet admirablement bien construit, c'est donc une des ultimes occasions de voir le très grand travail de Dorothée Gilbert, dernière danseuse d'une génération qui aura vu l'entrée de ce spectacle à l'Opéra de Paris. La danseuse Étoile fera en effet ses adieux à la scène le 15 octobre 2026.

Crédit photographique : © Marie-Héléna Buckley / Opéra National de Paris

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