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Eugène Onéguine par John Cranko : Quand je n’ai plus d’honneur, l’honneur n’existe plus

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Paris. Palais Garnier. 21-IV-2009. Piotr Illitch Tchaïkovski (1840-1893) : extraits de Les Saisons, Roméo et Juliette, Les Caprices d’Oxane, Francesca Da Rimini, ballet en trois actes d’après le roman d’Alexandre Pouchkine. Arrangements et orchestration : Kurt-Heinz Stolze. Chorégraphie et mise en scène : John Cranko. Décors et costumes : Jürgen Rose. Lumière : Steen Bjarke. Avec : José Martinez, Eugène Onéguine ; Dorothée Gilbert, Tatiana ; Florian Magnenet, Lenski ; Muriel Zusperreguy, Olga ; Vincent Cordier, le Prince Grémine ; Vanessa Legassy, Madame Larina ; Ghyslaine Reichert, la Nourrice ; et le Corps de Ballet de l’Opéra National de Paris. Orchestre de l’Opéra National de Paris, direction : James Tuggle

L’Opéra National de Paris possède un nouveau ballet à son répertoire qui lui faisait jusque là cruellement défaut, Eugène Onéguine de Cranko, très présent sur les scènes européennes, qui a par ailleurs permis la consécration de deux Étoiles lors de la Première, et .

Le ballet est d’une construction très fouillée, et, habitué de voir Neumeier et Kylián, on en pouvait oublier leur maître à eux deux, qui crée autour du mythe russe une chorégraphie originale, malgré tout ce qui a pu être présenté par la suite, dans les quarante dernières années (le ballet remanié et qui est désormais monté ainsi date de 1967) ; Un a priori pouvait faire craindre que le ballet aurait été sur la facilité du romantisme tourmenté et mélancolique. Il n’en est rien. Le ballet fonctionne avec la modernité que l’on retrouve dans le poème de Pouchkine. L’action est resserrée autour des quatre protagonistes (Eugène, Tatiana, Olga, Lenski), avec quelques pas de deux et variations qui ont l’heur de ne pas être interminables, et qui s’intègrent ingénieusement dans le courant du drame. Peut être le ballet est il un peu trop court (une heure trente de danse pour deux entractes), mais cette réserve est cohérente avec le synopsis qui ne s’étend pas sur des détails inutiles et vont droit à l’effet.

Du point de vue chorégraphique, Cranko cherche à élaborer des portés assez complexes, mais ne vise pas le pompeux de certains portés à la Neumeier, qui n’en finit plus de faire traîner les danseuses d’un bout à l’autre de la scène, à bout de bras de leur partenaire. Dans Eugène Onéguine, la fluidité des pas et l’écoute musicale attentive rendent évidentes les difficultés relatives de certains passages. Cranko établit des sortes de leitmotive, avec des répétitions au cours des actes de pas précédemment abordés, laissant transposer malgré les années écoulées, la toujours fraîche verdeur des sentiments qui n’a pas muée. Le livret semble harmonieux, mais certaines parties auraient pu être abordées plus explicitement, comme l’amitié de Lenski avec Onéguine, le dandysme d’Onéguine, ou évitées, comme l’agitation constante d’Onéguine au premier acte, qui ferait de lui un héros romantique, mais qu’il n’est pas réellement dans l’œuvre de Pouchkine (où il est plus désœuvré et désabusé que fondamentalement torturé). Les sentiments sont parfois trop uniformes lors d’un même morceau, alors qu’il aurait valu mieux acter sur la diversité et les contrastes qui rendent si fébriles les protagonistes. Peut être vaut il mieux accepter le ballet indépendamment du roman en vers originel.

Musicalement, l’histoire est comme celle de La Dame aux Camélias, de Neumeier, ou celle de La Dame de Pique de  : au début, on veut prendre l’œuvre musicale des compositeurs qui ont travaillé autour des œuvres littéraires, on se rend compte que cela ne fonctionne pas, et l’on se résout plus ou moins heureusement à un arrangement musical de pot-pourri d’œuvres diverses du même compositeur. Kurt-Heinz Stolze, conseiller musical de Cranko, a réalisé un ensemble homogène d’extraits des Saisons, de Roméo et Juliette, des Caprices d’Oxane, et de Francesca da Rimini, illustratif, sans prétention, accompagnant judicieusement la progression dramatique, et admirablement servi par l’Orchestre de l’Opéra

La distribution de ce 21 avril réunissait l’improbable couple Martinez – Gilbert, et force est de constater que cela fonctionne assez bien. Le talent de Mlle Gilbert sied parfaitement au métier de M. Martinez, tout du moins en ce qui concerne la danse. En revanche, il moins concevable de saisir ce qui fait l’attrait de la jeune adolescente envers le plus âgé Onéguine, et quand la danse est parfaite, les émotions passent un peu moins. Cela est flagrant au premier acte où une trop grande assurance fait perdre la spontanéité de la rencontre. Au troisième acte, toutefois se dégage l’énergie tumultueuse de l’un et de l’autre de la lutte des pensées incidentes : Onéguine aime Tatiana, qui veut rester fidèle à son mari, le Prince Grémine. Parfois, le jeu de Mlle Gilbert est trop transparent, manque de complexité, et malgré sa générosité habituelle, une réserve aurait prévalu dans l’incarnation de celle que Dostoïevski qualifiait d’» apothéose de la femme russe ». Elle reste évidemment une danseuse irrévocable quand il s’agit de technique, et son jeu s’est bonifié depuis quelques années, mais cette prise de rôle confirme qu’il lui est impératif d’approfondir son travail pour qu’elle puisse toucher jusqu’au fond du cœur.

, dans une forme éblouissante, manque également de cet instant de folie qui le fait basculer dans la jalousie à l’origine de l’affront avec Onéguine. Un rien suffirait à dévoiler toute la simplicité de Lenski et à découvrir pourquoi il s’offusque du comportement d’Onéguine envers Olga. Mlle Zusperreguy, toujours très souriante, remplit efficacement son emploi, insouciante devant la demeure familiale du premier acte, et désespérée lors du duel laconique du second acte. Vincent Cordier est en recul par rapport à son personnage, qui est théoriquement plus hiératique et croulant sous la respectabilité que dans la fougue du baiser échangé avec Tatiana. Le corps de ballet, très en règle, possède des parties de « liaison », avec des danses de caractère (au premier acte), ou des danses mondaines, vaines représentations d’une société à bout de souffle.

Enfin, les costumes, à dominante châtaigne, et dans des nuances pastel, proposent une légèreté dans la gravité de l’œuvre et ôtent un caractère sacré et intimidant à ce drame commun. En revanche, les décors sont trop grossiers, et la finesse de l’aristocratie provinciale est mal rendue par ces décors simplistes et mal dégrossis.

Une œuvre majeure rentre au répertoire de l’Opéra. Il ne reste qu’aux danseurs de se l’approprier.

Crédit photographique : (Eugène Onéguine) © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

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Paris. Palais Garnier. 21-IV-2009. Piotr Illitch Tchaïkovski (1840-1893) : extraits de Les Saisons, Roméo et Juliette, Les Caprices d’Oxane, Francesca Da Rimini, ballet en trois actes d’après le roman d’Alexandre Pouchkine. Arrangements et orchestration : Kurt-Heinz Stolze. Chorégraphie et mise en scène : John Cranko. Décors et costumes : Jürgen Rose. Lumière : Steen Bjarke. Avec : José Martinez, Eugène Onéguine ; Dorothée Gilbert, Tatiana ; Florian Magnenet, Lenski ; Muriel Zusperreguy, Olga ; Vincent Cordier, le Prince Grémine ; Vanessa Legassy, Madame Larina ; Ghyslaine Reichert, la Nourrice ; et le Corps de Ballet de l’Opéra National de Paris. Orchestre de l’Opéra National de Paris, direction : James Tuggle

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