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La Clemenza di Tito par Jacobs cahin-caha

Un grand opéra de Mozart, une star du mouvement baroque, belge de surcroît, à la direction, des chœurs et un orchestre parmi les plus réputés, une distribution de premier choix, et surtout, une seule représentation, tous les ingrédients d’un succès de billetterie étaient réunis, et effectivement, le Palais des Beaux Arts était rempli ce soir.

A la tête de cette soirée, René Jacobs, qui a obtenu ses galons de grand mozartien à son premier essai, un Cosi fan tutte prodigieux de vie, de rebond, et d’inventivité. Ont suivi les Noces de Figaro, puis Il Re pastore, une Flûte enchantée fin de saison dernière à la Monnaie, et maintenant cette Clémence de Titus en version de concert, en tournée à Cologne, Paris et Berlin. Le problème est que depuis ces débuts glorieux, les vivifiants principes de Jacobs sont en train de tourner au système : une grille de lecture aride et sans surprise, qui assèche et corsète le propos musical. L’ouverture de cette Clemenza est à cet égard exemplaire, toutes de manières, entre accélérations brutales et ralentissements exagérés, comme un parcours de montagnes russes. Toute la soirée se passera ainsi, entre course de vitesse et haltes inopinées, dans un climat sans spontanéité, où tout semble calculé, soupesé, millimétré. Un Mozart au cordeau, déserté par la passion et la tendresse.

Dans ce contexte pesant, les chanteurs font ce qu’ils peuvent pour insuffler un peu de vie et de naturel, et y parviennent souvent. Alexandrina Pendatchanska nous avait déçu il y a quelques jours dans le Viaggio a Reims, mais elle trouve en Vitellia un emploi qui convient bien à sa vocalité un peu anarchique et compose un personnage au caractère entier et à la passion brûlante. Graves somptueux, projection exemplaire, ornementation volcanique, la chanteuse bulgare est sans conteste le fleuron de cette distribution, réussissant un « Non piu di fuori » âpre et bouleversant. Bernarda Fink ne montre pas la même aisance en Sesto, fine musicienne, elle convainc par son intelligence et par la sincérité qu’elle donne à son personnage, mais le timbre a perdu de son émail, les aigus sont souvent arrachés et la tessiture un peu grave pour elle l’oblige à des raucités peu musicales. Dans le rôle-titre, le ténor britannique Mark Padmore, sons tubés, trémulant, aigus serrés, met le premier acte à se chauffer la voix, mais ensuite, éloquence dans la déclamation des récitatifs, beauté du timbre, pureté de l’intonation : son second acte est magnifique, par sa capacité à incarner un empereur qui doute et qui souffre, pleinement humain.

Les trois comparses sont moins marquants : Marie-Claude Chappuis est un Annio au chant propre et honnête, mais manquant de projection et de caractère, et qui ne laisse aucune trace dans les mémoires. Même remarque pour Sunhae Im, joli timbre, aigus d’une fraîcheur exquise, mais manque de personnalité et de charisme, pour un rôle il est vrai très court et peu caractérisé. Enfin, Sergio Foresti fait ce qu’il peut, avec sa voix courte et son timbre peu intéressant, pour exister en Publio, probablement le rôle musicalement le moins intéressant de tous les opéras de maturité de Mozart.

Sous-employé, le RIAS Kammerchör est une merveille d’homogénéité des timbres et de musicalité, un grand luxe pour les courtes minutes confiées au chœur dans cet opéra. Le Freiburger Barockorchester fait bonne figure, par sa discipline, la qualité individuelle de ses solistes, un lumineux Lorenzo Coppola au cor de basset, Friedemann Immer triomphal à la trompette, mais la sonorité d’ensemble, comme souvent avec Jacobs, est d’une verdeur et d’une agressivité assez fatigantes à la longue.

Un concert décevant, dont on attendait beaucoup, et qui aurait pu être inoubliable avec un chef cherchant à faire de la musique plutôt qu’une démonstration de principes.

Crédit photographique : © Johan Jacobs

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