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Hector Berlioz à travers les âges

Dans sa belle série Artone, sous forme d’albums 4 CD en format livre, le label Membran nous a déjà gratifié d’une soixantaine de publications plutôt variables techniquement, mais dévolues à de grands interprètes et toujours accompagnées d’excellentes notes en allemand et anglais. En ces colonnes, nous avons déjà chroniqué ceux consacrés à Yehudi Menuhin, Dimitri Mitropoulos, Charles Münch, Sir Thomas Beecham, Karl Böhm, Edwin Fischer, Rudolf Kempe, Hans Knappertsbusch et Lucia Popp.

La parution proposée ici concernant (1803-1869) fait partie de la série Designo, qui est aux compositeurs ce que Artone est aux interprètes. La présentation, rehaussée d’une image du musicien en simili peinture ou aquarelle, en est exactement la même, et les quatre CDs sont accompagnés d’une excellente brochure de 20 pages, consacrée au compositeur. Contrairement à la plupart des albums Artone et Designo qui proposent chacun des enregistrements plus ou moins d’une même époque, celui-ci consacré à Berlioz est constitué de deux CDs d’enregistrements DDD réalisés dans les années 90, tandis que les deux autres concernent des gravures des années 40. Cette hétérogénéité n’est pas nécessairement négative, puisqu’elle permet de se faire une opinion sur les qualités interprétatives de deux époques séparées d’un demi-siècle.

Nous avons été vraiment séduits par la partie « récente » de ces exécutions : on sait les Anglo-Saxons particulièrement convaincants dans la musique de Berlioz, depuis Sir et Sir Colin Davis, et c’est d’ailleurs l’orchestre de Beecham, l’excellent , qui brille ici de tous ses feux sous la baguette de deux autres Sirs : l’Écossais et l’Australien . Le premier confirme sa réputation d’authentique berliozien en des exécutions enthousiasmantes, éblouissantes et pleines de vie, précises et passionnées, de cette série d’ouvertures qui sont autant de petits poèmes symphoniques tout aussi variés qu’inspirés. Le second, élève du grand Václav Talich, nous livre une des interprétations les plus complètes, homogènes et convaincantes de cette vaste fresque romantique qu’est la Symphonie Fantastique, faisant ainsi honneur à son maître tchèque : une exécution respectueuse quant à l’esprit et la lettre, puisque les deux reprises – celle de l’Allegro agitato e appassionato assai du premier mouvement, et celle de la Marche au Supplice – sont respectées ; en outre, d’une manière très élégante et discrète, Mackerras réintroduit les parties de cornet à pistons prévues par Berlioz, ce qu’avaient déjà accompli Sir Colin Davis et Otto Klemperer.

Cinquante années plus tôt, le tout grand chef français nous transmettait, en première, au disque 78 tours, l’intégrale de deux chefs-d’œuvre berlioziens : La Damnation de Faust et ce Requiem qui fait l’objet des deux autres CDs de ce bel album (entre parenthèses nous soupçonnons Membran-Designo d’avoir repris purement et simplement l’édition CD défunte Dante-Lys ou peut-être même celle de Malibran-Music). Bien sûr le son est daté, et depuis nous avons connu Hermann Scherchen, Charles Münch et Sir Colin Davis – pour ne citer que les plus grandes parmi les premières de la cinquantaine de versions discographiques – mais quelle ferveur dans ces exécutions de septembre 1943 ! Malgré des chœurs peu nombreux et captés de trop près, adopte un ton ample, religieux, et les limites techniques du 78 tours n’empêchent nullement l’effet spatial de l’église Saint-Eustache de Paris d’être remarquablement bien rendu, particulièrement à l’entrée des quatre groupes de cuivres dans le grandiose Tuba mirum, l’un des meilleurs au disque. Cet enregistrement réalisé en pleine tourmente mondiale a dû laisser aux Français un profond message d’espérance, à l’instar de celui de la Symphonie nº2 pour orchestre à cordes et trompette d’Arthur Honegger par Charles Münch, par ailleurs lui-même immense berliozien. Toscanini fut également un très grand interprète de Berlioz, bien qu’il ait laissé peu de témoignages discographiques du compositeur français ; toutefois – faut-il le dire – les quelques maigres extraits de La Damnation de Faust et de Roméo et Juliette issus d’un concert de février 1947 sont d’un intérêt tout relatif et semblent plutôt faire office de bouche-trou (les quatre CDs chichement remplis auraient pu en accepter plus…), alors que ce concert se retrouve intégralement (avec commentaires radiophoniques et répétitions) en un excellent coffret 3 CD Guild (GHCD2218/19/20). L’idéal eût été de remplacer ces extraits par la Damnation complète de Jean Fournet, mais il aurait fallu pour cela un cinquième CD, hélas non logeable dans l’album Designo…