Charles Münch, un chef d’orchestre en pleine tourmente

À emporter, CD, Musique symphonique

Hector Berlioz (1803-1869) : Symphonie Fantastique op. 14 ; César Franck (1822-1890) : Variations Symphoniques pour piano et orchestre ; Johannes Brahms (1833-1897) : Concerto pour violon et orchestre en ré majeur op. 77 ; Piotr Ilitch Tchaïkovsky (1840-1893) : Concerto n°1 pour piano et orchestre en si bémol majeur op. 23 ; Claude Debussy (1862-1918) : La Mer ; Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Concerto n°4 pour piano et orchestre en ut mineur op. 23 ; Marcel Delannoy (1898-1962) : Sérénade Concertante pour violon et orchestre ; Ernest Bloch (1880-1959) : Concerto pour violon et orchestre en la mineur ; Arthur Honegger (1892-1955) : Symphonie n°2 pour cordes et trompette « ad libitum » ; Ernesto Halffter (1905-1989) : Rapsodia Portuguesa pour piano et orchestre. Nicole Henriot-Schweitzer, Kostia Konstantinoff, Alfred Cortot, Marguerite Long, piano ; Ossy Renardy, Henry Merckel, Joseph Szigeti, violon. Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, Orchestre National de la Radiodiffusion Française, Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire, direction : Charles Münch. 4 CD Artone 222357-354. ADD. Enregistré de 1935 à 1949. Notices bilingues (allemand-anglais) excellentes avec photos. Durée : 61’58’’- 67’14’’- 67’13’’- 72’26’’.

 

Cette production Artone est probablement l’une des plus passionnantes parmi la quelque soixantaine publiée par Membran, non seulement par le chef d’orchestre et les solistes, mais également par le répertoire proposé : en effet, il n’est pas si courant d’avoir l’occasion d’entendre des œuvres de Marcel Delannoy, ou même .

La carrière de Charles Münch (1891-1968) – neveu d’Albert Schweitzer et « l’autre grand Charles », d’après – peut se résumer en quatre périodes : à Leipzig en tant que violoniste concertmeister de l’Orchestre du Gewandhaus de 1926 à 1932 ; à Paris comme chef de l’, puis à la tête de l’ de 1937 jusqu’à la fin de la guerre ; ensuite en tant que chef de l’Orchestre Symphonique de Boston de 1949 à 1962 ; enfin de retour à Paris où à la demande d’André Malraux et il forma en 1967, avec l’aide de , l’ à partir de la Société des Concerts du Conservatoire dissoute.

Ce splendide album de quatre CDs nous offre un aperçu de l’activité phonographique intense de Charles Münch centrée sur les années de guerre, période finalement moins connue que ses années à Boston. Ce sont donc tous des enregistrements mono, et l’essentiel de cette production concerne l’, à deux exceptions près : Brahms avec l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, et Berlioz avec l’, que le label Artone traduit bien curieusement en anglais par « French National Broadcasting Agency » ! Artone associe également à tord l’Orchestre Philharmonique de Londres à la version Cortot–Münch du Concerto n°4 pour piano de Saint-Saëns : en fait il s’agit d’un orchestre anonyme mais qui pourrait être soit l’Orchestre Philharmonique de Paris que Münch avait fondé, soit même celui des sociétaires ! Première session d’enregistrement de Charles Münch pour une gravure datant du 9 juillet 1935, qu’il est inutile de commenter et qui reste l’une des plus parfaites de cette œuvre : version intensément poétique (oui, oui ! Saint-Saëns pouvait l’être !) d’un pianiste d’exception, admirablement soutenu par notre chef alsacien. Mais hélas, il convient de signaler un défaut technique inadmissible dans le transfert : dans la seconde partie du Concerto, les canaux gauche et droite sont en opposition de phase, ce qui veut dire que le son est déformé, artificiel, et si vous mélanger les deux sorties gauche–droite en mettant votre ampli en position mono (ce qui permet de vérifier la qualité intrinsèque des transferts de 78 t. /min), vous n’entendez pratiquement plus rien !

Qui connaît encore le violoniste viennois Ossy Renardy (1920-1953) ? Instrumentiste accompli dès l’âge de 11 ans (son vrai nom était Oskar Reiss), il fit ses débuts à 13 ans après avoir complété ses études à Vienne. Dès 1937, il était célèbre des deux côtés de l’Atlantique. Sa gravure vibrante et chaleureuse du Concerto pour violon de Brahms, réalisé pour la Decca anglaise les 13 et 14 septembre 1948 fut son premier et dernier enregistrement de concerto : il décéda d’un accident de voiture à l’âge de 33 ans.

Münch réalisa sa première gravure de la Symphonie Fantastique avec l’Orchestre National, qui reçut le Grand Prix du Disque de l’Académie Charles Cros 1950, et cela à juste titre, car cette version enthousiaste et romantique, pleine de fougue, de vigueur et de clarté, annonce déjà les deux réussites réalisées à Boston, puis celle de l’. Le reste du programme est interprété par la Société des Concerts du Conservatoire, notamment cette version bouillonnante de La Mer de Debussy que Münch réitérera également à Boston ; dans une interview réalisée en octobre 1962, un Münch à la voix fatiguée et hésitante nous confie ce touchant témoignage d’amour : « … J’ai dirigé la Société pendant neuf ans, surtout pendant une période bien difficile : pendant la guerre. Cela, c’était un travail dur, difficile, mais je pense que quand même les musiciens de la Société ne l’ont pas oublié, parce que j’ai fait pour eux vraiment tout ce qui était dans mes possibilités. » Ainsi on ne reviendra pas sur cette interprétation inoubliable, irremplaçable, enfantée dans la tourmente mondiale, de cette incomparable Symphonie n°2 pour cordes et trompette d’ que Münch s’est véritablement fait sienne.

Avec cet orchestre, il nous livre de magnifiques interprétations non seulement de chefs-d’œuvre du répertoire traditionnel, mais aussi d’œuvres peu connues telles que cette Rhapsodie Portugaise pour piano et orchestre d’, dédiée à la mémoire de Ravel, qui fut donnée en première audition le 23 mars 1941 au Palais de Chaillot par les interprètes de cet enregistrement : en effet, contrairement à ce qu’affirme Artone, ce n’est pas Jean Doyen, mais bien Marguerite Long (1874-1966) qui grava l’œuvre les 27 octobre 1941 et 31 mars 1942 ; autre page d’un compositeur qu’on n’entend plus jamais et qui fut « découvert » par  : la Sérénade Concertante de Marcel Delannoy, œuvre sans prétention et bien agréable à écouter, qui nous permet également de redécouvrir (1897-1969), cet excellent violoniste qui eut son heure de gloire à l’époque, et que Artone persiste à prénommer « Henryk », sans doute par confusion avec Wieniawski… Quant au Concerto pour violon d’, on ne pouvait rêver mieux que cette version par son dédicataire et créateur (1892-1973) qui l’interprète ici en mars 1939 avec toute la flamme requise, trois mois à peine après sa création à Cleveland.

Élève de Marguerite Long et professeur au Conservatoire Royal de Liège de 1970 à 1973, la pianiste Nicole Henriot-Schweitzer (1925-2001) fut également la soliste de Münch – dont elle était la nièce par alliance – à Boston ; elle nous livre ici une version très poétique et sans aucune lourdeur des Variations Symphoniques de Franck. Mais c’est le soliste du Concerto n°1 de Tchaïkovsky qui intrigue le plus. En effet, reste un pianiste-mystère dont on sait peu de chose, hormis l’existence de cet enregistrement datant d’avril 1941 – mars 1942 : le 6 avril 1941, précisément, Konstantinoff donna en première audition au Palais de Chaillot, sous la direction de Münch, le Concerto pour piano de Mitja Nikisch (1899-1936), son ami d’enfance, fils du célèbre chef d’orchestre, et plus connu comme chef d’un orchestre de danse berlinois ; puis, le 1er mars 1942, c’est le Concerto en la de Liszt qu’il interpréta sous la direction de Gustave Cloëz. Quoi qu’il en soit, donne du Concerto n°1 de Tchaïkovsky une vision rhapsodique, puissante et romantique qui devait bien correspondre au tempérament de Charles Münch.

En conclusion, cet album Artone nous offre un programme des plus intéressants et est parfaitement recommandable, si toutefois on ne tient pas compte des erreurs éditoriales. Les transferts des originaux sont honnêtement réalisés, hormis bien entendu le problème d’opposition de phase déjà mentionné ; mais la suppression radicale du bruit de fond, typique chez Membran, produit parfois des sonorités artificielles (surtout audibles dans la Symphonie Fantastique de Berlioz).

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.