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Beecham, de l’influence du laxatif sur la musique anglaise

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Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : The Great Elopement (arr. Beecham) ; Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Symphonie n°38 » Prague » Divertimento n°2 KV131 ; Franz Schubert (1797-1828) : Symphonie n°6 ; Felix Mendelssohn Bartholdy (1809-1847) : Concerto pour violon op. 64 ; Hector Berlioz (1803-1869) : Le Carnaval Romain ; Richard Wagner (1813-1883) : Faust, ouverture ; Claude Debussy (1862-1918) : Printemps ; Richard Strauss (1864-1949) : Une vie de héros ; Intermezzo ; Jean Sibelius (1865-1957) : Concerto pour violon ; Symphonie n°4 ; Le Barde. Jascha Heifetz, violon. London Philharmonic Orchestra, Royal Philharmonic Orchestra, direction : Sir Thomas Beecham. 4 CD Artone 222338-354. ADD. Enregistré de 1935 à 1949. Notice bilingue (allemand-anglais) intéressante avec photos. Durée : 4h40’44’’.

 

Quand inventa en 1842 la pilule aux propriétés laxatives à laquelle il allait donner son nom et qui fit sa fortune, il ne se doutait pas que son petit-fils Thomas (1879-1961) dilapiderait l’héritage miraculeux en une dizaine d’années à force d’animer la vie musicale anglaise. En effet, le petit-fils chef d’orchestre alla jusqu’à créer son propre orchestre, le Beecham Symphony Orchestra dès 1908, et la générosité de son action en faveur de la musique, notamment dans les temps difficiles de la guerre, lui valut d’être anobli en 1916 à l’âge de 37 ans. En Grande-Bretagne, le laxatif peut aussi avoir pour vertu d’accélérer la progression sociale.

Le Beecham Symphony Orchestra n’eut qu’une brève existence, contrairement aux deux autres orchestres créés par Beecham qui existent toujours aujourd’hui, le et le , fondés respectivement en 1932 et 1946. Anobli, Sir n’en était pas pour autant devenu conventionnel, loin de là. La fondation de ces deux formations s’expliquait à l’époque par l’impossibilité dans laquelle il se trouvait de diriger de manière permanente un orchestre anglais. Et quand on lui demanda pour son soixante-dixième anniversaire quels étaient ses projets, il répondit « rester une nuisance publique pour les vingt prochaines années ». Si le trait d’humour était caustique, il n’en était pas moins profondément senti. Sur le plan artistique, Beecham fit œuvre de pionnier. Avant la Première Guerre mondiale, il fit découvrir au public anglais rien moins que le Ring de Wagner, des opéras russes chantés par Chaliapine, et des œuvres de Richard Strauss. Entre les deux guerres, il monta un Festival Delius en 1929 et un Festival Sibelius en 1931, deux belles initiatives qu’on rêverait de voir enfin se réaliser en France. Après la Seconde Guerre mondiale, en 1947, c’est en ardent berliozien qu’il dirige la quasi-intégralité des Troyens, œuvre qui n’avait guère été joué qu’en Allemagne avant que les bouleversements de la guerre ne fassent disparaître ce grand opéra de la scène. La radio anglaise diffusa l’événement et en conserva la bande. Beecham ouvrit la voie à la grande tradition britannique de défense de l’œuvre de Berlioz, dont l’influence heureuse se fit enfin sentir en France lors de la célébration du bicentenaire de la naissance du compositeur en 2003.

En terme de répertoire, il est difficile en quatre CDs de rendre pleinement justice à la riche carrière de cet agitateur et découvreur. Tout d’abord, l’absence de la moindre œuvre de Frederick Delius est difficilement justifiable. Un coffret Beecham sans Delius, c’est comme un coffret Mravinski sans Chostakovitch, le couple formé par ces chefs et compositeurs est indissociable. Les acquéreurs de ce coffret se devront de le compléter par un des disques édités par Naxos ou EMI. Ensuite, les prises secondaires : s’il est juste de proposer des enregistrements de Haendel, Strauss, Debussy, Berlioz, Wagner, voire de Schubert, qui font tous partie du panthéon musical de Beecham, les interprétations sont d’un intérêt variable, on a fait mieux ailleurs ou depuis. La Symphonie n°38 de Mozart, compositeur de prédilection du chef, est bien plus significative. On trouve dans cet enregistrement de 1940 l’ambiance, la tonalité humaniste des enregistrements de Fritz Busch à Glyndebourne après qu’il ait fui l’Allemagne nazie. En 1940, aucun artiste européen ne pouvait faire abstraction des événements politiques, et certainement pas Beecham qui échangeait régulièrement avec Furtwängler, chacun invitant l’autre en tournée dans son pays. Beecham avait ainsi dirigé le en Allemagne en 1936 à l’invitation de ce Furtwängler. Aux enregistrements terriblement noirs, étouffants, de Furtwängler dans Mozart effectués durant la guerre, répond le dialogue d’un chef, Beecham, avec ses musiciens, ses pairs plus exactement, lançant leur témoignage d’aspiration à la paix depuis la seule grande démocratie européenne à être restée debout. Furtwängler et Beecham, deux faces d’une même humanité.

Au sommet de ce coffret comme de la discographie on trouve les Concertos pour violon de Mendelssohn et Sibelius avec un (1901-1987) époustouflant. Heifetz fut le premier à enregistrer le concerto de Sibelius en 1935, et il imposa aussitôt une référence à laquelle les violonistes doivent toujours se mesurer. Dans les deux œuvres, la virtuosité est ébouriffante et dénuée de superficialité. Il a beaucoup été reproché à Heifetz sa froideur, il est vrai qu’il n’y a aucune posture romantique dans son interprétation. Pourtant il parvient à toucher au cœur à force d’un mélange inimitable de panache et de rectitude. Beecham est un accompagnateur attentif, l’entente entre les deux hommes est palpable, le jeu direct, presque brut, de l’orchestre est en symbiose avec le soliste. Enfin la Symphonie n°4 de Sibelius est un autre bijou. Beecham affectionnait particulièrement cette œuvre austère, pure comme un lac finlandais, qu’il jugeait pour sa part profondément romantique. Sous sa baguette, l’œuvre échappe à la monotonie ; tendue comme un arc, elle garde toute sa pureté minérale.

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Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : The Great Elopement (arr. Beecham) ; Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Symphonie n°38 » Prague » Divertimento n°2 KV131 ; Franz Schubert (1797-1828) : Symphonie n°6 ; Felix Mendelssohn Bartholdy (1809-1847) : Concerto pour violon op. 64 ; Hector Berlioz (1803-1869) : Le Carnaval Romain ; Richard Wagner (1813-1883) : Faust, ouverture ; Claude Debussy (1862-1918) : Printemps ; Richard Strauss (1864-1949) : Une vie de héros ; Intermezzo ; Jean Sibelius (1865-1957) : Concerto pour violon ; Symphonie n°4 ; Le Barde. Jascha Heifetz, violon. London Philharmonic Orchestra, Royal Philharmonic Orchestra, direction : Sir Thomas Beecham. 4 CD Artone 222338-354. ADD. Enregistré de 1935 à 1949. Notice bilingue (allemand-anglais) intéressante avec photos. Durée : 4h40’44’’.

 
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