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Dialogues des Carmélites, Dialogues des Troglodytes !

Pour glorieuse qu’elle soit, chaque révolution a ses épisodes déshonorants. La Révolution française n’y échappe pas et le drame des Carmélites de Compiègne est l’un d’eux. Admirablement mis en mots par Georges Bernanos et en musique par , Les Dialogues des Carmélites sont si admirablement construits et accolés à l’Histoire, que cette œuvre ne souffre pas la transposition. On s’étonne donc que , directeur du Stadttheater de Berne et homme de culture française, accepte que cette circonstance si particulière de son histoire nationale soit transposée dans un climat de révolution ouvrière des années cinquante, voire dans notre civilisation de consommation actuelle.

Si une représentation théâtrale a pour but de toucher le public, de l’amener à réfléchir sur la condition humaine, le parti pris du metteur en scène Bernd Mottl n’impressionne guère si ce n’est par la laideur ambiante de sa conception scénique. Dans un douteux mélange des genres, avec des révolutionnaires ouvriers coiffés de bonnets phrygiens jaune vif et des Carmélites vêtues des habits bruns de la congrégation des moines du Carmel alors qu’elles portent traditionnellement le noir et le blanc, il montre les martyrs de la Révolution tels les personnages d’une secte vivant dans les anfractuosités d’un misérable Cervin de carton-pâte. Jouerait-on «Les Dialogues des Troglodytes» ? De grottes en grottes, le décor unique de cette masse montagneuse tournant sur elle-même révèle tour à tour une échoppe de vente de croix-souvenir de la congrégation ou une salle-hôpital où, sur son lit, Madame de Croissy n’en finit pas de mourir. Passant par tous les stades de l’agonie, elle termine sa vie en se tordant comme un ver sur un escalier. La scène suivante verra exposition du cercueil (habité par une autre nonne !) D’ailleurs, la mise en scène de Bernd Mottl n’en est pas à une incongruité près. Ainsi, lorsque le frère de Blanche de la Force tente de convaincre sa sœur de quitter le Carmel et de revenir à la civilisation (après une poursuite des deux parents dans une furieuse et ridicule course-varappe de la montagne), il accoste en barque mais lorsque surviennent les hordes de révolutionnaires, elles arrivent à pied sec !

De même, la caractérisation des personnages est si incongrue qu’elle détourne l’intensité émotionnelle qui habite cet opéra. Pourquoi dépeindre la fragilité mentale de Blanche de la Force en brossant d’elle un portrait de suicidaire aux poignets bandés ? Y a-t-il, dans le livret, des mots susceptibles d’imaginer l’ambiguïté homosexuelle de Mère Marie de l’Incarnation ? Et le Marquis de la Force serait-il un désaxé vivant dans le souvenir de la disparition de sa femme pour arpenter la scène en chaussures à talons hauts ?

Fort heureusement, la tenue vocale et musicale de cette production s’avère souvent excellente. Même si parfois excessif dans ses contrastes orchestraux, dirige avec beaucoup d’à propos un heureux de vivre une si belle musique. Sur le plateau, l’inconvenance du décor n’a pas de prise sur les solistes. Musicalement bien préparés, concentrés dans l’intensité dramatique du texte, les protagonistes s’investissent avec conviction. Ainsi, dans «Encore ces maudites fèves», Blanche de la Force () et Sœur Constance () offrent l’un des moments musicaux parmi les plus touchants de la soirée. Comme envahie par la présence et le chant d’une grande simplicité de , la voix d’ n’est jamais apparue aussi aérienne et cristalline que dans ces instants. Autre moment de pur bonheur vocal, le «Mes chères filles» de Madame Lidoine () s’inscrit comme un modèle d’interprétation. Avec une voix pleine d’autorité, la soprano bernoise gratifie la scène d’un chant faisant oublier les manquements scéniques. De son côté, Ursula Füri-Bernhard (Madame de Croissy) compense par un théâtre surjoué, une voix qui se veut dramatique mais dont l’usure cache mal un vibrato qui tend à s’élargir mais que compensent agréablement quelques encore très beaux pianissimi. Le ténor (Le Chevalier de la Force) est le maillon faible de cette distribution. En cause sa projection vocale nasale altérant la prononciation française d’un discours souvent incompréhensible. En revanche, le baryton (Le Marquis de la Force) campe son personnage avec une belle conviction vocale. Tout comme la prestation d’ (L’Aumônier du Carmel) dont la voix s’adoucit agréablement dévoilant un registre de ténor dépouillé des stridences qu’on lui connaissait dans le passé.

Si la musicalité extrême présente sur la scène devait avoir son point d’orgue, c’est certainement dans le «Salve Regina» de la scène finale qu’il trouverait son apothéose. Non tant par le chant des Carmélites montant à l’échafaud (ici, elles se déchaussent de leurs gros godillots !) mais par l’investissement spirituel que chacune met à l’interprétation de ces pages magnifiques.

En résumé, quel dommage que cette œuvre si bouleversante se soit vue inutilement trahie par la faute d’un metteur en scène en quête de sensationnel alors qu’un respect de l’Histoire aurait été beaucoup plus simplement réalisable. Le public ne s’y est pas trompé lorsqu’il a bruyamment conspué Bernd Motll au moment du salut.

Crédit photographique : © Stattstheater de berne/ Philipp Zinniker