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Lise Davidsen prend Isolde à Barcelone

Attendue en Isolde depuis qu'elle est apparue sur les scènes internationales, prend le rôle en ce début d'année à Barcelone, où la nouvelle mise en scène de Bárbara Lluch l'aide moins à faire vivre son personnage que l'orchestre et la cheffe , face au Tristan assuré de .

Depuis ses débuts, n'est attendue que dans un rôle : celui de l'héroïne de Tristan und Isolde. Entre temps, elle a montré ce qu'elle pouvait faire chez Wagner en Elisabeth (Tannhäuser), Sieglinde (Die Walküre) ou Senta (Der Fliegende Holländer), moins convaincante bien qu'intéressante avec Richard Strauss (Ariadne, Salomé, Elektra) et définitivement moins mémorable dès qu'elle passe sur les répertoires italiens (Tosca, Lady Macbeth), russe (Lisa) ou anglais (Ellen Orford).

À présent, elle est cette Isolde que tout le monde attendait, dans l'évidente continuité de la suédoise Birgit Nilsson à qui tout le monde la compare. Avec la même puissance et un vibrato moins prononcé, ne fait, le troisième soir, qu'une bouchée du premier acte. Très puissante, la soprano norvégienne peut laisser la voix exploser par-dessus l'orchestre dans tous les moments forts, ce malgré un Gran Teatre del Liceu très haut de plafond. À n'en pas douter, elle s'arrangera aussi facilement de l'acoustique du Met pour reprendre le rôle en mars, face au Tristan de Michael Spyres, avec, on l'espère, encore plus d'émotion au duo de l'acte II et à la scène finale. Car comme toutes les Isolde à la voix ample et inébranlable, c'est encore à pleine puissance qu'elle conclut l'acte III, sans nuancer suffisamment le Liebestod, qui manque d'émotion car chanté sans difficulté, là où il faut expirer véritablement pour décupler la force émotionnelle des derniers instants.

Ce manque de sensibilité dans la prestation est dû en partie à la nouvelle production de . Dans un décor noir dont on apprécie surtout les effets de lumières post-Wieland Wagner d'Urs Schönebaum, la proposition présente un conventionnalisme qu'on pensait avoir perdu il y a quelques décennies pour ce type d'opéras dans des salles comme celle du Liceu. À l'acte I, une grande table s'impose sur la scène avec au centre la tête du funeste Morold. La nappe retirée, ne reste plus qu'une grande estrade de bois sur laquelle la dramaturgie d'Yvonne Gebauer ne propose jamais d'images fortes, ni ne permet aux chanteurs d'entrer totalement dans leurs personnages. L'acte II est encore plus classique, avec un duo développé dans un ciel d'abord noir, qui s'illumine de led étoilées à mesure que l'amour des deux amants s'accroit. L'acte III commence avec un rocher déjà souvent vu, surmonté d'une grande demi-sphère noire en miroir.

Les seules propositions témoignant d'une certaine originalité sont les costumes héroic-fantasy de Clara Peluffo, et Isolde qui surjoue l'impact du philtre d'amour en fin d'acte I en voulant embrasser à plusieurs reprises Brangäne qui la repousse, véritable contresens quand on sait que justement, Wagner cherche à s'écarter de Béroul et Thomas d'Angleterre, puisqu'il justifie dans son livret le déclenchement de l'amour des amants par leur saut commun vers la mort, plutôt qu'à cause de la potion elle-même. Au II, la fin du duo se passe sur une plaque tournante qui cherche à créer une idée du temps qui s'écoule et de la difficulté à se toucher pour Tristan et Isolde, malgré l'immortalité de l'amour ; une notion déjà bien mieux traitée par exemple à Lyon il y a 15 ans, avec Kirill Petrenko en fosse.

Autour d'elle, Lise Davidsen ne trouve que des habitués, à commencer par le Tristan de . Suffisamment vaillant lui aussi pour ne pas avoir besoin de choisir de se contenir au II ou au III afin de mieux amplifier l'autre des deux actes, il montre tout de même parfois quelques limites inhérentes au rôle et de petits détimbrages dans le haut du spectre. Il n'en reste pas moins l'un des Tristan les plus sûrs actuellement, très en phase avec le Kurwenal de , encore superbe à la fin de l'opéra. La Brangäne d' a moins de volume qu'il y a une ou deux décennies, mais est toujours aussi sublime dans ses appels à l'acte II. En revanche, le vétéran ne parvient pas à passionner dans le monologue du König Marke, qui fait pâle figure lorsqu'il s'adresse à sa femme.

Comme habituellement au Liceu, les seconds rôles sont excellents, tant le Melot énergique de Roger Padullés que le Steuermann de Milan Perišic, et plus encore le Junge Seemann d'Albert Casals, magnifique depuis la coulisse, de même que le chœur préparé par Pablo Assante.

Quant à la direction, dès le Prélude de l'Acte I, stratifie les plans pour en décupler les leitmotive et les faire ressortir avec un soutien permanent au plateau. Aidée par un Orquestra Simfónica del Gran Teatre del Liceu très habitué à jouer Wagner, elle manque juste un peu de flamme dans les moments orgasmiques comme la fin de l'Acte I ou le climax du duo du II. Mais, même s'ils sont un peu fatigués en début d'acte III, les musiciens catalans mettent une véritable ferveur dans leur jeu jusqu'aux derniers instants, très bons dans les cuivres et remarquables dans les solos du quatuor, les contrebasses aux splendides pizzicati, ou les interventions du basson solo et celles toujours profondes de la clarinette basse. Malgré nos bémols, la prestation globale est de grande tenue.

Crédits photographiques : © Sergi Panizo

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