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À Bayreuth, une Walkyrie bien chantante interdite aux daltoniens

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Allemagne. Festspielhaus. 19-VIII-2021. Richard Wagner (1813-1883) : La Walkyrie (Die Walküre), opéra en trois actes, première journée du Ring sur un livret du compositeur. Version de concert. Performance scénique de Hermann Nitsch. Avec : Klaus Florian Vogt, Sigmund ; Lise Davidsen, Sieglinde ; Dmitry Belosselskiy, Hunding ; Tomasz Konieczny, Wotan ; Catherine Foster, Brünnhilde ; Christa Mayer, Fricka ; Kelly Dieu, Helmwige ; Daniela Koehler, Gerhilde ; Brit-Tone Mullertz, Ortlinde ; Stéphanie Houtzeel, Waltraute ; Nana Dzidziguri, Siegrune ; Simone Schröder, Roßweiß ; Marie-Henriette Reinhold, Grimgerde. Chœur du festival et Orchestre du festival de Bayreuth, direction : Pietari Inkinen

Remise à 2022 pour cause de pandémie, la nouvelle production du Ring se trouve réduite cette année à cette Walkyrie isolée, donnée en version de concert et incluse dans une performance scénographique et picturale très colorée d’Hermann Nitsch : une mise en situation pour le moins étrange et originale où les couleurs le dispute à la qualité des voix, aux fins probables d’acutiser les sens et la dramaturgie musicale.

On sait aujourd’hui, après de longs siècles d’erreur, qu’il n’existe aucune corrélation entre les sons et les couleurs (de longueurs d’ondes par trop différentes), c’est dire si les correspondances couleurs/sons relèvent, sauf chez les individus synesthésiques comme Scriabine notamment, de la pure subjectivité individuelle… On l’aura compris : daltoniens s’abstenir ! Votre serviteur appartenant hélas à cette catégorie d’individus victimes de cette tare génétique, vous comprendrez aisément qu’il m’est difficile de donner une appréciation quelconque sur la performance d’Hermann Nitsch qui consiste le long des trois actes à jeter sur des murs vierges un nombre incalculable de pots de peinture, badigeonnant mur et plancher de façon aléatoire, pour un résultat pour le moins coloré dont semble ressortir un rouge prédominant, complété par une crucifixion sanglante à l’acte II et un personnage dénudé portant une croix de procession à l’acte III. Le rapport avec la musique reste confus et la signification intrinsèque mystérieuse…

Intéressons-nous donc à la musique car en termes de couleurs, il faut bien avouer qu’elle n’en manque pas, compte tenu de la direction très originale, toute en nuances, utilisant une grande variété de tempi proposée par le jeune chef finlandais , à qui devrait revenir l’année prochaine la lourde charge de conduire le Ring en ces lieux, entouré ce soir d’une distribution d’acteurs-chanteurs appartenant au gotha wagnérien, à l’image de en Wotan, en Brünnhilde, sans oublier et dans le rôle des jumeaux, ou encore (Hunding) et (Fricka).

Si l’orage ouvrant l’acte I séduit immédiatement par son climat chargé de drame (remarquables contrebasses) et d’attente, on est également rapidement étonné par la lenteur exceptionnelle du tempo choisi par le chef, usant d’un phrasé clair quasi chambriste donnant à entendre tous les instruments mais comportant de longs silences qui entament la continuité du discours, laissant les chanteurs en difficulté, et quelque peu esseulés, les contraignant à déclamer plutôt qu’à chanter, tandis qu’à l’arrière scène se poursuit de façon permanente l’agitation des lancers de peinture, responsables de grands « splash » tombant de façon inopportune lors des silences de l’orchestre…Voilà une soirée qui commençait mal ! Et pourtant …

On reconnait rapidement le bien-fondé de cette direction très analytique, et pour le moins inhabituelle, dont la lecture originale exalte au plus haut point la théâtralité de l’œuvre, mêlant théâtre et musique, chant et déclamation, avec des moments d’intense émotion comme le magnifique duo d’amour à l’acte I porté par une (Sieglinde) resplendissante et un aux « Wälse » bien tenus, reconnu aujourd’hui comme un Sigmund incontournable.

L’Ouverture de l’acte II retrouve un tempo plus habituel, marqué par l’entrée en scène glorieuse de (Brünnhilde) sur les célèbres « Hojotoho », bientôt suivie de Fricka () dans son monologue « Wo in den Bergen » parfaitement mené (puissance d’émission, large ambitus). Mais les grands moments de ce second acte resteront indiscutablement le duo entre Wotan et Brünnhilde, conduit là encore sur un tempo très mesuré avec de remarquables pianissimi de l’orchestre, en parfaite symbiose avec les voix pour en majorer à l’envi la théâtralité et l’émotion. Autre duo de choix, celui de Sigmund et Sieglinde porté par une Lise Davidsen animale, écorchée vive et véritablement habitée, dans un « Hinweg, hinweg » inondé de souffrance, alors qu’un tempo pesant scandé par les percussions introduit le chant de Brünnhilde « Sigmund, sieh auf mich » dans un climat funèbre, les murs de la scène se colorant de rouge tandis qu’on érige au centre de la scène une grande croix pour la crucifixion : sang et objet rituel étant coutumes dans l’œuvre controversée du performeur autrichien !


Certes, on a connu assurément des chevauchées de Walkyries plus effrayantes (sauf les voix guerrières), pour introduire l’acte III, mais on a rarement vécu des adieux plus émouvants entre Wotan et Brünnhilde. Après une entrée très spectaculaire de Wotan nimbée de véhémentes percussions, la confrontation entre le père et la fille, oscillant de l’affrontement physique à la confidence douloureuse, se fait dans une joute serrée où la qualité vocale n’a d’équivalent que l’engagement scénique, soutenue par un splendide orchestre (vents) tout en nuances, dans un tempo très étiré, conduisant finalement aux Adieux « Leb’wohl,du, herrlisches Kind » qui porte l’émotion à son comble avant que la scène ne s’embrase dans un rouge éclatant, laissant seul au centre de la scène un personnage énigmatique portant une étincelante croix de procession dont la signification reste probablement connue du seul Hermann Nitsch…

Une Walkyrie originale, une direction d’orchestre idoine et une distribution de haute volée, voilà qui augure bien du Ring à venir sous la direction musicale de mais dans une mise en scène de Valentin Schwarz. Voilà qui nous rassure… A suivre…

Crédits photographiques : © Bayreuter Festspiele/ Enrico Nawrath

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