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Jonas Kaufmann sombre avec Peter Grimes à Vienne

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Wien. Wiener Staatsoper. 05-II-2022. Benjamin Britten (1913-1976) : Peter Grimes, op. 33, opéra en 1 prologue et 3 actes sur un livret de Montagu Slater, d’après un poème de George Crabbe. Mise en scène : Christine Mielitz. Décors & Costumes : Gottfried Pilz. Chorégraphie : Roland Giertz. Avec : Jonas Kaufmann, Peter Grimes ; Lise Davidsen, Ellen Orford ; Bryn Terfel, Balstrode ; Noa Beinart, Auntie ; Ileana Tonca, Aurora Marthens, nièces ; Thomas Ebenstein, Bob Boles ; Wolfgang Bankl, Swallow ; Stephanie Houtzeel, Mrs Sedley ; Carlos Osuna, Reverent Horace Adams ; Martin Häßler, Ned Keene ; Erik Van Heyningen, Hobson. Chor der Wiener Staatsoper (Chef de Choeur : Thomas Lang). Orchester der Wiener Staatsoper, direction : Simone Young

Desservi par une mise en scène d’un autre âge et la direction raide et lourde de , est à la peine dans un rôle dont il ne maîtrise ni la langue, ni le style, tout juste soutenu par l’Ellen de et le Balstrode de .

Repris dans plusieurs opéras internationaux cette saison, Peter Grimes de Britten continue de s’installer au répertoire comme l’un des plus grands chefs-d’œuvre du XXᵉ siècle. Distribué pour trois stars au Wiener Staatsoper, l’ouvrage devait faire partie des grandes soirées musicales de l’année, pénalisé hélas par un magma sonore totalement inadapté.

Reprendre la production de , qui fît entrer l’œuvre au répertoire du Staatsoper en 1996, ne peut plus permettre de développer le drame, tant les images ont vieilli, à l’œil avec ses fades néons verts et bleu, à l’esprit par son absence de propositions fortes. À l’époque, l’artiste avait osé une scène quasi vide et assombrie pour ne laisser parler que le théâtre, tout juste surélevée d’une grande horloge de port, idée d’une fuite inéluctable vers la mort. Mais aujourd’hui, où des dizaines de productions existent et où la nouvelle direction de l’opéra a pris l’habitude d’aller rechercher les propositions modernes des maisons voisines, il en fallait bien plus pour porter une action à laquelle de toute façon, tout le reste manque aussi.

Le chœur ne peut-être blâmé, car il est limité par de nombreux cas de Covid-19, bien que renforcé par des artistes de l’, qui ont justement chanté l’opéra en début de saison au Teater an der Wien. Bien que renforcé, les choristes ne sont jamais exaltés dans les grandes scènes de village. Bien plus problématique, l’Orchester der Wiener Staatsoper, lui aussi sans doute en manque de titulaires, ne parvient jamais à jouer juste et semble souvent au bord du déchiffrage de la partition pour un rendu discutable dans les Interludes III, IV et VI. Déjà en fosse dès les dernières de cette production vingt-six ans plus tôt, ne guide personne et alourdit ou déséquilibre chaque instant d’une musique qui sonne comme une mauvaise caricature de Strauss, nerveuse sans urgence dans les parties fortes, jamais tendue et de laquelle ne ressort ni le souffle d’une couleur, ni une vague de poésie.

Sur scène, les seconds rôles peinent aussi à faire exister leurs personnages, soit caricaturaux, à l’instar de pour Mrs Sedley – quand les viennois ont encore eu Rosalind Plowright en octobre dernier dans l’autre salle -, soit surjoués, à l’instar des nièces d’Ileana Tonca et Aurora Marthens. Importante pour décrire les émotions de la populace, Auntie est desservie par , d’un médium correct mais inaudible dès qu’elle descend dans le bas du spectre. Seuls pour Bob Boles et plus encore l’inaltérable pour Swallow parviennent à caractériser leur protagonistes et à se rendre intelligibles.


Des trois rôles principaux, ressort le mieux des flots torrentiels d’un orchestre souvent trop fort, et reprend Balstrode, qu’il connaît sur le bout des lèvres, tout juste moins bien timbré aujourd’hui dans le registre le plus haut. prend son rôle de belle Ellen, mais elle ne peut marquer un caractère féminin qu’elle aborde seulement avec son style, d’un volume sonore plein et d’un timbre lumineux, mais manquant quelque peu de finesse. Et puis surtout, la grande déception de la soirée vient du rôle-titre, bien moins à l’aise dans les habits du pêcheur qu’en Otello ou Tristan dernièrement. Parfois tenté de jouer au Heldentenor, comme dans son air des étoiles à l’acte I, il se voit limité par une voix tendue dans le haut du spectre, qu’il adoucit ensuite souvent dans d’interminables piani, particulièrement inadaptés dans un air de l’acte II chanté comme celui de Florestan. Pire, prononçant mal l’anglais, il occulte tout simplement de nombreux mots et aucune phrase n’est compréhensible, tandis qu’en scène, il alterne entre l’alcoolique tangué en fin d’acte I, la brute balourde à l’acte II et le névrosé perdu à l’acte III, sans jamais dessiner un rôle auquel il n’apporte rien de nouveau, malgré la couleur sombre de sa voix.

À quelques semaines d’une reprise de l’œuvre par Stuart Skelton et Edward Gardner au Bayerische Staatsoper, puis d’Alan Clayton et Sir Mark Elder au Royal Opera House, à nouveau avec Terfel, le Peter Grimes du Wiener Staatsoper ne réussit jamais à développer le drame et ne convainc qu’un public conquis d’avance, venu tout simplement pour applaudir chaudement les grands noms de stars proposées sur le plateau.

Crédits photographiques: © Wiener Staatsoper / Michael Pöhn

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Wien. Wiener Staatsoper. 05-II-2022. Benjamin Britten (1913-1976) : Peter Grimes, op. 33, opéra en 1 prologue et 3 actes sur un livret de Montagu Slater, d’après un poème de George Crabbe. Mise en scène : Christine Mielitz. Décors & Costumes : Gottfried Pilz. Chorégraphie : Roland Giertz. Avec : Jonas Kaufmann, Peter Grimes ; Lise Davidsen, Ellen Orford ; Bryn Terfel, Balstrode ; Noa Beinart, Auntie ; Ileana Tonca, Aurora Marthens, nièces ; Thomas Ebenstein, Bob Boles ; Wolfgang Bankl, Swallow ; Stephanie Houtzeel, Mrs Sedley ; Carlos Osuna, Reverent Horace Adams ; Martin Häßler, Ned Keene ; Erik Van Heyningen, Hobson. Chor der Wiener Staatsoper (Chef de Choeur : Thomas Lang). Orchester der Wiener Staatsoper, direction : Simone Young

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