La Scène, Opéra, Opéras

Tristan et Isolde, Wagner Majuscule

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Lyon. Opéra National. 16-VI-2011. Richard Wagner (1813-1883) : Tristan und Isolde, « action » en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Alex Ollé/La Fura del Baus. Collaboration à la mise en scène : Valentina Carrasco. Décors : Alfons Florès. Costumes : Josep Abril. Lumières : Albert Faura. Vidéo : Franc Aleu. Avec Clifton Forbis, Tristan ; Ann Petersen, Isolde ; Christof Fischesser, Le roi Marke ; Jochen Schmeckenbecher, Kurwenal ; Nabil Suliman, Melot ; Stella Grigorian, Brangäne ; Victor Antipenko, un Jeune marin / un Berger ; Laurent Laberdesque, un Pilote. Chœur de l’Opéra de Lyon, (chef de chœur : Alan Woodbridge). Orchestre de l’Opéra national de Lyon, direction : Kirill Petrenko

Grosse sensation à l’Opéra de Lyon avec ce Tristan et Isolde revenu de loin -défection du duo Wieler-Morabito et du ténor , le Parsifal de la récente version Gergiev- et in fine épatant ; le plus beau Wagner de l’ère Dorny pour l’instant.

Les pinaillages lus et entendus ça et là, auxquels pour les uns on souscrira, ne changent pas la donne : il nous été donné d’assister à un spectacle accompli, pas immédiatement transportant ni chavirant, mais qui infuse une délicieuse et impalpable félicité. Un spectacle que l’on abandonne à l’orée des larmes, le cœur transi d’émotion.

Distribuer Tristan est plus que jamais une gageure, Aussi applaudira t-on l’excellente équipe réunie à Lyon. Hier Freia à Bastille, voit couronner sa première Isolde d’un diadème de louanges. Cette princesse de Cornouailles, sans le format dramatique requis par le rôle, ni les grandes orgues d’une Stemme, existe -scéniquement et musicalement- comme rarement. Rageuse, tout en rétention et explosion d’énergie dans le I, frémissante jusque dans l’abandon puis altière et déterminée dans le II, consumée de l’intérieur dans le III. Superbe investissement, auquel répond un matériau vocal jeune et ductile qui gagnerait à ne pas être malmené par un chant que l’on subodore déjà en force. Avec ses piani radieux, sa palette appréciable de nuances, et une présence scénique intensément féminine à la Naglestad, elle a déjà tout d’une grande Isolde- plus que dans la sublime élégie finale. n’a jamais été et n’est pas le Tristan de nos rêves. Avec un timbre difficilement séduisant, et des manières laborieuses, surtout dans le I. Mais aussi de sensationnels éclats dans le III, le haut-médium se projetant dans la salle avec une bouleversante intensité. Kurwenal plus fidèle compagnon que jamais, n’a rien à envier en présence, en éloquence et en intelligence du texte aux gloires du passé. Le roi Märke de , tout de noblesse blessée, porte sur de plus frêles épaules que de coutume le poids inconsidéré de la fatalité qui l’entraine dans le sillage mortifère, des deux amants. Etonnante Brangäne de , plus sœur que servante d’Isolde, très claire de voix, stupéfiante d’intelligibilité dans le I -mais aux appels sans magie, loin des mélopées incantatoires que d’aucunes ont su faire entendre.

Auteurs d’une Alcina irradiée de désir, qui faisait exploser les conventions, et se devaient d’aborder le poème de l’amour et de la mort Wagnérien. On avait tout à craindre de leur remplacement par Alex Ollé (La Fura del Baus-sans Carlos Padrissa) dont le Ring façon Georges Lucas de Valencia brillait plus par sa débauche d’effets spéciaux que par son intelligence théâtrale. Le résultat -économie de moyens, compréhension du texte, dialectique du symbolique et du charnel- nous aura donné à l’évidence tort. Avec sa lune brûlant de l’éclat tellurique des météorites, sa nuit traversée d’étoiles filantes et une mer présente comme jamais -y compris dans sa houle menaçante, le premier acte est d’une splendeur visuelle et d’une force poétique incroyables. Avec l’astre se transformant en cocon pour les amants, projections de cercles de feu et frondaisons, le II n’atteint pas les mêmes sommets, Par ailleurs, ce spectacle qui flatte l’oeil et séduit par la clarté et l’intelligence de ses options donne à voir des êtres traversés de bouleversants élans : complicité fusionnelle Isolde-Brangäne, tristesse insondable du roi Märke et mort exaltée de l’héroïne -chant d’amour triomphant et non pas extatique requiem.

Il faudrait plus que quelques lignes pour louer la richesse et la plénitude de la direction de , futur maître-d’oeuvre du Ring de Bayreuth. En osmose totale avec les chanteurs et un orchestre d’une tenue surnaturelle à deux ou trois lourdeurs chez les cuivres près, le russe propose un Wagner dépouillé de ses oripeaux lourdement germaniques, comme de sa gangue métaphysico-cosmique : limpidité de la restitution des plans sonores, compréhension du temps wagnérien avec de silences et des emballements que l’on entend plus ailleurs, transparence debussyste du prélude du IIIe acte, tout cela avec lyrisme, chaleur et un sens aigu du drame. Un Wagner en liberté, tout en humanité. Un Wagner de notre temps. Un Wagner majuscule.

Crédit photographique : (Tristan) & (Isolde) © Stofleth / Opéra national de Lyon

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Lyon. Opéra National. 16-VI-2011. Richard Wagner (1813-1883) : Tristan und Isolde, « action » en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Alex Ollé/La Fura del Baus. Collaboration à la mise en scène : Valentina Carrasco. Décors : Alfons Florès. Costumes : Josep Abril. Lumières : Albert Faura. Vidéo : Franc Aleu. Avec Clifton Forbis, Tristan ; Ann Petersen, Isolde ; Christof Fischesser, Le roi Marke ; Jochen Schmeckenbecher, Kurwenal ; Nabil Suliman, Melot ; Stella Grigorian, Brangäne ; Victor Antipenko, un Jeune marin / un Berger ; Laurent Laberdesque, un Pilote. Chœur de l’Opéra de Lyon, (chef de chœur : Alan Woodbridge). Orchestre de l’Opéra national de Lyon, direction : Kirill Petrenko

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