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Lohengrin à Baden-Baden : Luxe festivalier

Poursuivant une tradition bien ancrée en terre badoise, le Festival de Pâques de Baden-Baden retourne à avec une mise en scène spectaculaire et consensuelle de et un niveau musical de classe internationale.

Après treize années fastes et l'apothéose finale de Madama Butterfly l'an dernier, l'Orchestre philharmonique de Berlin et son chef Kirill Petrenko ont repris leurs quartiers de printemps à Salzbourg. Pour son Festival de Pâques, Baden-Baden a fait appel cette fois à deux orchestres : le Royal Concertgebouw d'Amsterdam et le Mahler Chamber Orchestra. Et c'est au second qu'a été confiée la production opératique : Lohengrin de .

Enfant du pays (il est né à Rottweil, de l'autre côté de la Forêt Noire), le metteur en scène avait qualifié en 2013 dans une interview Lohengrin de « conte de fées sans happy end ». C'est effectivement ce qu'il en fait à Baden-Baden, intégrant au passage plusieurs éléments de sa production antérieure à Graz en 2013, reprise à Oslo en 2015, tout en bénéficiant des moyens techniques bien supérieurs du Festspielhaus. Avec son cadre de scène lumineux, ses podiums scintillants, son mobilier en constant mouvement, sa forêt stylisée, le décor d'Herbert Murauer apporte une atmosphère de merveilleux. Y contribuent aussi les riches costumes sans temporalité précise de Gesine Völlm, blancs pour le Bien (Lohengrin en manteau de plumes et Elsa en robe de princesse), noirs pour le Mal (Friedrich et Ortrud) et les éclairages de Joachim Klein aux splendides contre-jours et transparences.

Bien sûr, y introduit quelques éléments de son cru mais ils sont sans conséquence sur le déroulé au premier degré de la narration. Des vidéos (Bibi Abel) doublent l'action scénique sans véritablement la compléter ou l'interroger, des plumes tombent sur le public à l'arrivée du cygne, un poste de télévision s'introduit dans la chambre d'Ortrud. Le combat entre Lohengrin et Friedrich von Telramund se déroule autour d'un épée type Excalibur, apportée par le frère disparu d'Elsa (on se demande pourquoi) et qu'il convient d'arracher de son socle. Au second acte, les retrouvailles d'Ortrud et Elsa se déroulent autour d'un lit double rotatif qu'elles partagent ; doit-on comprendre qu'il s'agit des deux facettes d'un même femme ? Le début de l'acte III nous rappelle comment Ortrud a enlevé et enchanté le frère d'Elsa au cours d'une partie de pédalos en forme de cygnes un peu grotesque et le changement à vue du deuxième tableau du même acte permet d'apprécier l'activité de la nombreuse équipe technique. Effectivement, tout finit mal puisque Elsa s'effondre et qu'Ortrud reprend le contrôle sur son frère libéré par Lohengrin. Voilà une mise en scène parfaitement consensuelle, où rien ne risque de choquer, où le spectacle prime, parfaitement adaptée au public international et plutôt nanti du Festspielhaus mais à laquelle on peut toutefois reprocher un manque de profondeur.

Avec sa distribution, Baden-Baden vise aussi la classe internationale et y parvient. Le Lohengrin de est bien connu, ne serait-ce qu'à Paris ou Bayreuth. Il en connaît tous les recoins, en domine tous les aspects et s'y montre ce soir sans réserve à son optimum. Son aigu intense mais toujours lumineux (Lohengrin n'est pas qu'un héros mais aussi un élu du Ciel), la clarté de son timbre, sa diction irréprochable, la fluidité de sa ligne sans rupture de registre, ses capacités à la douceur (l'entrée murmurée du « Récit du Graal »), son endurance en font le Lohengrin de notre époque, hormis peut-être Klaus Florian Vogt. On lui reproche parfois une certaine réserve scénique mais qui convient bien au rôle et qui n'est pas si marquée dans cette mise en scène. a aussi déjà pratiqué le rôle d'Elsa. On y apprécie son aigu à la fois puissant et transparent, au timbre légèrement métallique, son intensité irradiante, son soin des nuances avec des aigus allégés où une discrète instabilité tend toutefois à s'installer.

est déjà reconnue pour les rôles lourds de mezzo-soprano chez Wagner (Kundry, Ortrud, Fricka, Brangäne) ou Richard Strauss (la Nourrice de La Femme sans Ombre ou Hérodias dans Salomé). Son Ortrud est en effet impressionnante, dardant avec aplomb des aigus acides et vipérins en dépit d'un registre grave plus confidentiel, jouant de sa séduction pour mieux s'attacher son époux. Ce dernier, Friedrich von Telramund, trouve en un interprète très attentif au texte, qu'il détaille avec un luxe de nuances et une éloquence constante d'une voix assurée et sonore. En Roi Henri l'Oiseleur (Heinrich der Vogler), on retrouve un grand habitué du rôle, , toujours aussi noble et puissant mais dont l'aigu à pleine voix est désormais entaché d'un notable vibrato. Luxe absolu des festivals, le plus court rôle du Héraut est confié à , où les talents de diseur de cet excellent chanteur de lieder font évidemment merveille. Le succès de cette distribution irréprochable serait incomplet sans la formidable prestation, tant scénique que vocale, des forces conjointes du Chœur philharmonique tchèque de Brno et du Philharmonia Chor Wien. Quatre hommes du premier et quatre femmes du second interprètent avec talent les nobles et dames brabançons.

La direction de contribue elle aussi pleinement à la réussite musicale du spectacle. Très active et attentive, elle apporte une plénitude et une énergie communicative aux tutti des ensembles comme une atmosphère détaillée et soignée aux instants plus intimes sans aucune désunion ni temps mort. Quant au Mahler Chamber Orchestra, il n'est pas inconnu à Baden-Baden : Le Nozze di Figaro en 2011 par exemple sans oublier un mémorable Fidelio sous la direction de son fondateur Claudio Abbado en 2008. Pâte sonore d'une parfaite homogénéité, qualité des interventions instrumentales, sécurité et brillant des vents, parfois spatialisés sur scène, intensité comme subtilité, il se montre à la hauteur de sa réputation et de l'enjeu. Pour le prochain Festival de Pâques 2027, c'est à nouveau lui qui officiera, toujours sous la baguette de , pour un nouveau Fidelio mis en scène par Krzysztof Warlikowski.

Crédits photographiques : © Martin Sigmund

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