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Baden-Baden, Don Giovanni plus giocoso que dramma

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Baden-Baden. Festspielhaus. 24-VII-2011. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni, dramma giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Version de concert. Avec : Ildebrando D’Arcangelo, Don Giovanni ; Luca Pisaroni, Leporello ; Joyce DiDonato, Donna Elvira ; Diana Damrau, Donna Anna; Rolando Villazón, Don Ottavio ; Mojca Erdmann, Zerlina ; Konstantin Wolff, Masetto ; Vitalij Kowaljow, le Commandeur. Vocalensemble Rastatt (chef de chœur : Holger Speck), Mahler Chamber Orchestra, direction : Yannick Nézet-Séguin.

Conçu clairement dès le départ, en partenariat avec le Festival de Baden-Baden, comme une opération promotionnelle du label Universal Music, destinée à mettre en valeur quelques-uns de ses chanteurs et chanteuses stars en leur offrant trois représentations de gala et un nouvel enregistrement discographique à la clé, ce Don Giovanni a subi les aléas des ruptures et nouvelles signatures de contrats d’exclusivité et des changements de maison de production. Pressenties à l’origine, Anna Netrebko ou Elina Garanca ont disparu de la distribution finale au profit d’artistes Virgin Classics, comme et , ou de jeunes poulains Universal comme . Si, selon Toscanini, il suffit pour réussir Le Trouvère de Verdi de réunir les quatre meilleurs chanteurs du monde, il n’en va sûrement pas de même du chef d’œuvre de Mozart et l’on pouvait légitimement s’interroger sur la réussite d’une telle entreprise. Il ne suffit pas de rassembler une affiche, certes fort alléchante, pour en faire une équipe, surtout sans le soutien d’une mise en scène unificatrice.

Pour incarner Don Giovanni, était, sur le papier, une évidence de velours vocal et de sex-appeal physique. Mozart lui sied bien et, après avoir chanté Leporello, il avait endossé l’habit du « dissoluto punito » dans diverses productions (Vienne, Macerata, Genève, Berlin…) avec un notable retentissement. Sa prestation de ce soir laisse pourtant mitigé. Le timbre a perdu de sa splendeur, l’aigu sonne moins glorieux et plus ouvert, l’acteur toujours aussi séduisant peine à faire exister et évoluer son personnage. Nulle fêlure ni doute n’habitent ce Don Giovanni tout d’une pièce, bien peu inquiétant et presque sympathique. L’énergie testostéronée et le tempo de folie d’un « Fin ch’han dal vino » presque éructé et le miel d’un « Deh vieni alla finestra » au legato fragile ne suffisent pas à masquer le manque cruel, entre fortissimo et susurrement, d’une authentique mezza-voce. Du coup, Leporello lui ravit la vedette. y est éblouissant de santé vocale, de variété des colorations, de souci du mot. L’air du catalogue en devient passionnant. Pour autant, le pur théâtre n’est pas délaissé grâce à une incarnation sidérante de justesse et de précision et volontiers comique. Magistral !

Du côté des dames, très concentrée vit intensément, en grande tragédienne, les affres de Donna Anna. Les récitatifs accompagnés sont d’un rare dramatisme, ses interventions dans les ensembles d’une irréprochable vérité et probité. Cette voix foncièrement de colorature n’est cependant pas idéale pour le rôle, question de poids vocal, d’autorité de la projection, de tranchant de l’aigu. Même si « Non mi dir » est impeccablement vocalisé en belcantiste, elle montre ses limites dans « Or sai chi l’onore » dont les aigus filés conviennent plutôt mal à la noble fureur du personnage. Le choix de pour Donna Elvira est en revanche la seconde totale réussite de la soirée. Y distribuer une mezzo-soprano à l’aigu aisé offre un timbre plus épicé, un caractère plus trempé au rôle. y est proprement fantastique de bout en bout, depuis la furie incarnée à la projection torrentielle de « Ah chi mi dice mai », en passant par la parfaite femme outragée de « Ah fuggi il traditor » et les superbes aigus filés de « Non ti fidar, o misera » jusqu’au sommet absolu de « Mi tradi quell’alma ingrata », miracle de legato, de souplesse et d’homogénéité vocales, de caractérisation aussi.

En Don Ottavio, on retrouve avec plaisir en bonne forme vocale, dans un rôle qui convient parfaitement à sa voix de ténor lyrique que d’aventureuses incursions dans des rôles trop lourds avaient mise à mal. Même si persiste encore un certain sentiment d’insécurité, le caractère mâle de l’accent nous change de trop de titulaires émasculés. Le souci de nuances et d’allègement, les capacités techniques préservées de legato et d’aigus émis en voix mixte font de ses deux airs des moments suspendus de grâce absolue. Face à de tels formats vocaux, en Zerlina charmante et fine et en Masetto racé font plus pâle figure. Gageons que les ingénieurs du son et leurs potentiomètres sauront, pour le disque, faire disparaître ce déséquilibre patent en salle, tout comme ils parviendront à donner plus d’ampleur au Commandeur au timbre riche mais peu impressionnant de .

Grâce au jeu et à l’engagement dramatique de chacun, cette version de concert ne fait jamais regretter l’absence de mise en scène. D’autant moins que la direction de assure, sur instruments modernes et dans une optique toute classique, une extrême théâtralité et ce, dès l’ouverture au contraste fortement marqué entre l’Andante puissamment martelé et le Molto Allegro bondissant qui suit. Suivi au doigt et à l’œil par un toujours magnifique de plénitude, de précision et d’homogénéité mais entaché de quelques accidents aux vents (aux cors en particulier), soutient l’intérêt par l’agitation dramatique des récitatifs accompagnés, la vivacité et l’impeccable mise en place des ensembles, l’attention et le soutien harmonique apportés aux chanteurs qu’il accompagne du geste et du regard, allant même jusqu’à fredonner avec eux. Si vous cherchez un Don Giovanni à la Furtwängler, ouvrant des abîmes métaphysiques, sondant les tréfonds de l’âme humaine, cette direction vous paraîtra superficielle et ne saura vous séduire. Pourtant, son dynamisme, sa réactivité, sa variété constamment renouvelée sont parvenus à faire d’un concert – et de l’enregistrement à venir – tout un théâtre.

Crédit photographique : Uwe Arens

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