Pour un unique soir, le Festival Radio France Occitanie Montpellier présente une version de concert de Tristan und Isolde dont l’énergie vient autant de l’Orchestre Philharmonique que de la distribution, cette dernière portée par Stuart Skelton et Anja Kampe dans les rôles-titres.
Alors que le monde lyrique français n’a d’yeux que pour Die Frau ohne Schatten de Richard Strauss à Aix-en-Provence cet été, Montpellier tire aussi son épingle du jeu avec une splendide version de concert de Tristan und Isolde de Richard Wagner Certes, les forces en présence étaient prometteuses, mais elles n’assuraient pas forcément un niveau musical supérieur à beaucoup de versions scéniques entendues récemment, notamment dans les nouvelles productions de Berlin ou Barcelone (cette dernière avec la prise de rôle de Lise Davidsen).
L’Orchestre Philharmonique de Radio France dynamise la partition symphonique pendant plus de quatre heures sous la direction énergique de Jaap van Zweden, pourtant construite sur des tempi lents, qui font durer le premier acte près d’une heure vingt-cinq, alors qu’il tient habituellement en une heure quinze à peine sous la plupart des battues. Avec des cordes toujours compactes, très lyriques à défaut d’être vraiment sensibles dans les grandes pages d’amour (c’est le seul reproche que nous pourrons apporter à cette interprétation), le futur directeur musical néerlandais n’hésite jamais à pousser le volume sonore à ses limites. Les cuivres suivent cette ligne sans jamais défaillir, jusqu’à la trompette spécialement faite pour cet opéra, qui se démarque d’un 3ème acte dans lequel il faut aussi citer le cor anglais et plus encore le hautbois solo – magnifique depuis le début de la soirée – ainsi que les soli du premier violon Nathan Mierdl. A l’Acte I, c’est le premier alto qui se démarque du quatuor, laissant briller ensuite la première violoncelle à l’Acte II, dans un ensemble d’un flux constant, apte à imbriquer tous les leitmotivs et toutes les actions du livret sans jamais perdre en dynamique.
La distribution se compose majoritairement de grands habitués, connaisseurs de leurs rôles depuis au moins une décennie. Et si, à l’époque, ils avaient de la concurrence sur les plus grandes scènes, on peut dire sans prendre beaucoup de risques que Stuart Skelton est le meilleur Tristan actuel, et Anja Kampe la meilleure Isolde. Pour elle, il semble que l’orchestre pourrait enflammer encore plus la scène aux actes I et II sans que cela puisse la gêner, tant elle surpasse systématiquement tout en puissance et en volume sonore dans les grands moments. Et si elle se montre moins vigoureuse pour sa Liebestod, le fait qu’elle arrive harassée dans les derniers instants lui procure une véritable force dramatique, là où Stemme dans sa plus grande période (et pour le moment Davidsen) possédait ou possède encore trop de réserves vocales pour entraîner de manière authentique l’héroïne dans la mort.
Quant à Stuart Skelton, si on l’a connu plus ou moins aguerri depuis sa prise de rôle à Baden-Baden en 2016, il est aujourd’hui plus vaillant que jamais pour porter le rôle de Tristan. Il est aussi le seul dans cette version de concert à vouloir jouer scéniquement, au début avec Kurwenal, puis ensuite seul pour tenter d’ajouter un style demi-scénique à la profondeur du texte et du chant, par exemple en s’asseyant pour tenir certains passages lorsqu’il voit venir la mort. Iain Paterson incarne encore avec robustesse son écuyer, en tout cas dans les deux premiers actes, car il s’engorge rapidement au 3ème et doit ensuite moduler pour rester bien sonore jusqu’à la fin de l’opéra. Kwanchul Youn peut parfois afficher les mêmes difficultés aujourd’hui dans des rôles longs, mais n’en a cure pour celui du Roi Märke, auquel le vibrato marqué donne une fragilité magnifiquement adaptée au grand monologue.
La Brangäne de Tanja Ariane Baumgartner s’inscrit dans le même niveau de qualité, un peu moins puissante que Kampe mais bien présente dans les passages importants, seulement desservie par le fait d’avoir été placée à cour en coulisse pour ses appels, qui auraient trouvé bien plus d’impact lancés d’un 3ème ou 4ème balcon derrière le public du grand Opéra Berlioz. Le Chœur d’Hommes de Radio France tient ses parties avec la même hardiesse qu’une distribution, dont seul Alex Marev ressort peut-être ce soir moins robuste en Melot. Car même pour les autres petits rôles, le chant est splendide grâce aux deux chanteurs déjà remarqués dernièrement dans les spectacles de l’Académie de l’Opéra de Paris : si Clemens Frank chante trop peu pour se démarquer en Steuermann (Timonier), Bergstein Toverud à qui vient d’être décerné le Prix du Cercle Carpeaux en avril est l’un des meilleurs Hirt (Pâtre) et Junger Seemann (Jeune marin) que nous ayons jamais entendus dans l’œuvre.
En 2012, le remplacement de Myung-Whun Chung dans une version de concert de Tristan à Pleyel avait validé le poste de directeur musical de Mikko Franck à l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Quatorze ans plus tard, il est probable que cet ouvrage scelle à nouveau une étape importante entre la formation et son prochain chef, à retrouver ensemble dès le 25 septembre dans la même œuvre à la Philharmonie de Paris, mais pour un seul acte et avec Miina-Liisa Värelä en Isolde.
Crédits photographiques © Alyssa Leroy
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