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Tristan et Isolde ouvre le Festival de Pâques de Baden-Baden

La Scène, Opéra, Opéras

Baden-Baden. Festspielhaus. 19-III-2016. Richard Wagner (1813-1883) : Tristan und Isolde, opéra en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Mariusz Treliński. Décors : Boris Kudlička. Costumes : Marek Adamski. Lumières : Marc Heinz. Vidéo : Bartek Macias. Chorégraphie : Tomasz Wygoda. Avec : Eva-Maria Westbroek, Isolde ; Stuart Skelton, Tristan ; Sarah Connolly, Brangäne ; Michael Nagy, Kurwenal ; Stephen Milling, le Roi Marke ; Roman Sadnik, Melot ; Thomas Ebenstein, un Marin / un Berger ; Simon Stricker, un Timonier. Voix masculines du Chœur Philharmonia de Vienne (Chef de chœur : Walter Zeh), Orchestre philharmonique de Berlin, direction : Sir Simon Rattle.

Tristan_und_Isolde_Baden_2016_c_Monika_Rittershaus (17bis)Avec le Philharmonique de Berlin en fosse, aucune représentation de Tristan et Isolde ne saurait laisser indifférent. A Baden-Baden, ce sommet attendu du Festival de Pâques 2016 a un goût d’inabouti. La faute en incombe à une mise en scène trop convenue et à court d’idées, de plus placée dans une obscurité constante.

Si Paris a pris la déplorable habitude de chahuter systématiquement l’équipe de mise en scène lors des premières, cette pratique est beaucoup plus rare dans les pays anglo-saxons ou germaniques. Telle est pourtant la mésaventure que viennent de connaître et ses collaborateurs, accueillis par une bordée de huées à l’issue de ce Tristan et Isolde. Pourtant, leur travail s’est fait ultra consensuel et ne devrait choquer ou dérouter ni les spectateurs du Metropolitan Opera de New-York, ni ceux du National Centre for the Performing Arts de Pékin, encore moins ceux du Théâtre Wielki de Varsovie, tous coproducteurs du spectacle. Tellement consensuel qu’il en devient fade et sans relief.

Le premier acte est cependant le plus réussi. Une mire de visée de torpilleur, des vidéos de cuirassés pris dans la tempête et un inquiétant soleil noir (de la mélancolie, comme chez Dürer et De Nerval ?) introduisent l’imposant décor de Boris Kudlička : un navire de guerre vu en coupe avec son escalier de bordée, la passerelle de commande où siège l’officier Tristan au niveau supérieur, la cabine d’Isolde et Brangäne au niveau inférieur. parvient à occuper avec efficacité ces différents espaces successivement éclairés mais on note déjà une tendance au remplissage, au surlignage des effets, à la redite (meurtre de Morold représenté scéniquement, gros plans des chanteurs en vidéo subjective).

Puis tout s’enlise. Le metteur en scène polonais échoue à animer le long duo d’amour du second acte, laissant déambuler sans but Isolde et Tristan entre la passerelle et le lounge du bateau (de guerre ?) encombré de fauteuils. La direction d’acteurs se contente de régler les déplacements mais sans directive éclairante sur la gestuelle. L’analyse du programme de salle nous parle d’un Tristan écartelé entre son devoir militaire d’obéissance et l’appel à la liberté transgressive de l’amour mais rien de tout cela n’est sensible sur scène. Les vidéos bégaient (mire de visée et cuirassés reviennent à chaque début d’acte) ou font sourire de niaiserie (envol d’oiseaux lors de l’absorption du philtre, ciels nuageux durant les appels de Brangäne). Les rares audaces n’en sont déjà plus, cent fois vues ailleurs, cent fois utilisées : des révolvers surgissent quand on parle d’épées, Isolde se coupe les veines, Tristan se poignarde tout seul sans l’aide de Melot puis vient agoniser au III dans un lit d’hôpital et sous perfusion, un jeune garçon fait son apparition quand Tristan se remémore son enfance.

Tristan_und_Isolde_Baden_2016_c_Monika_Rittershaus (6bis)

Voilà qui n’a pas dû aider les chanteurs à faire exister leurs personnages. Et pourtant… Après s’être essayée au rôle à Dresde puis y avoir renoncé à Bayreuth, revient à Isolde. Elle y fait preuve d’un engagement et d’une résistance impressionnants. La voix met quelque temps à se chauffer, d’où un aigu qui plafonne à chaque début d’acte et des imprécations initiales qui manquent de virulence. Mais ensuite, le vibrato mieux contrôlé, les aigus puissants, charnus, presque sensuels et qui dominent la masse orchestrale ainsi que les registres médium et grave nourris et sonores sont incontestablement ceux d’une grande Isolde. Notons également une plus grande difficulté à alléger, ce qui explique le menu accident sur le « Lust » filé final. Pour sa prise de rôle, est d’emblée un Tristan accompli, incroyablement nuancé, variant l’émission des aigus et osant même au troisième acte des demi- teintes exceptionnelles chez un Heldentenor. Avec aisance, il renouvelle l’approche du rôle et impose un Tristan moins uniforme et plus fragile qu’à l’accoutumée mais d’autant plus passionnant. campe une fière Brangäne, maternelle et protectrice au I, incantatoire au II, désespérée au III. La voix suit parfaitement toutes les intentions et plane avec facilité au-dessus de l’orchestre. Le timbre chaud et enveloppant de est idéal pour son Kurwenal de prime abord un peu mauvais garçon puis déchirant dans son indéfectible amitié à Tristan blessé et mourant. Enfin, est un superbe Roi Marke, qui détaille son long monologue comme rarement, avec une désolation infinie mais une tendresse et une douceur toute humaines.

L’ offre à la scène un tapis sonore d’une somptuosité rarement égalée. En terme de plénitude, de rondeur, d’homogénéité, de puissance des tutti (toujours sans saturation) comme de transparence des moments plus élégiaques, de perfection instrumentale des interventions solistes (merveilleuse nostalgie du cor anglais au début du III), il est à l’heure actuelle difficile de trouver mieux ou même aussi bien. Sir s’y entend à faire sonner ce « Stradivarius » orchestral, à le pousser dans ses derniers retranchements et à en révéler toutes les qualités. Certes, il n’explore pas avec une particulière acuité les recoins de la partition et se préoccupe assez peu des chanteurs, heureusement dotés d’un format vocal qui leur permet de faire face au déferlement orchestral des climax. Il n’en demeure pas moins que cette approche symphonique et hédoniste de l’œuvre est jouissive pour l’auditeur. On a entendu des appels de Brangäne plus frémissants et mystérieux (Esa-Pekka Salonen à Bastille par exemple), jamais un thème du regard plus sublimement exposé ou une mort d’Isolde plus extatique.

Crédit photographique : (Isolde) et (Brangäne) / (Tristan) © Monika Rittershaus

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