L’Isolde de Nina Stemme à la salle Pleyel

Concerts, La Scène

Paris. Salle Pleyel. 13-X-2012. Richard Wagner (1813-1883) : Tristan et Isolde, Action musicale en trois actes, livret du compositeur (version de concert). Nina Stemme, soprano, Isolde ; Christian Franz, ténor, Tristan ; Peter Rose, basse, Marc, roi de Cournouailles ; Detlef Roth, baryton, Kurwenal ; Sarah Connolly, alto, Brangaine ; Richard Berkeley-Steele, ténor, Mélot ; Pascal Bourgeois, ténor, Un jeune marin ; Christophe Poncet, ténor, Un berger ; Renaud Derrien, baryton, un pilote. Chœur de Radio France (chef de chœur : Matthias Brauer) ; Orchestre Philharmonique de Radio France, direction Mikko Franck

Il est somme toute assez rare d’entendre en version de concert Tristan et Isolde tant ce drame du désir touchant aux profondeurs de l’âme réclame son huis-clos nocturne ; et s’il nous fallut un certain temps d’adaptation à la lumière spéciale qui accompagnait ce soir cette Action Musicale en trois actes, le jeune chef finlandais (33 ans) qui dirigeait ce soir son premier Tristan, et les forces vives du plateau de Pleyel parvenaient miraculeusement à nous transporter hors du lieu et du temps par le seul pouvoir du chant et de la musique.

Wagner interrompt la composition du Ring, laissant, comme il le dit, « Siegfried sous les tilleuls », pour écrire son chef d’œuvre Tristan et Isolde débuté en octobre 1857 et achevé en août 1859. Un ouvrage dans lequel il se lance pour sublimer son amour impossible avec Mathilde Wesendonck et qui prendra, au fil du travail, une envergure qu’il n’avait pas soupçonnée lui-même. Le drame ne sera représenté que six ans plus tard, à Munich, sous la baguette de Hans von Bülow qui semble bien, par certains côtés, prêter ses traits au Roi Marke.

Il y avait ce soir, sur le devant de la scène, un casting de chanteurs éblouissant dominé par l’Isolde de , immense soprano suédoise dont la voix longue, chaleureuse et irradiante s’impose dès le premier acte où elle a la vedette. Cette voix exceptionnelle, et assez rare sur la scène française, n’accusera aucun signe de fatigue jusqu’à son chant ultime auquel elle confère une profondeur et une beauté du son encore inédites. À ses côtés, /Brengaine ne démérite pas, même si sa voix ample, riche d’un tout autre grain, trahit ses limites dans la puissance ; ses interventions dans le duo d’amour du second acte participent du sublime de ces pages qui abolissent le temps. /Tristan n’est pas ce genre de voix puissante et profonde qui vous envoûte dès ses premières répliques. Il joue au contraire avec beaucoup d’intelligence sur la pluralité des facettes du personnage au risque parfois de déstabiliser la voix : il est campé dans son orgueil au premier acte, amant éperdu dans le deuxième et en proie à une exaltation hallucinée dans ses derniers instants alors qu’il a été mortellement blessé par Mélot. Plus que dans le duo d’amour où son chant d’une très belle émotion manque peut-être d’une certaine épaisseur, il révèle la plénitude de son art dans le troisième acte où la multiplicité de ses registres vocaux servent magistralement le tragique de ce temps suspendu. On admire sans réserve le baryton allemand /Kurvenal, écuyer de Tristan, qui allie à une sûreté d’élocution une fraicheur du chant et un timbre éclatant. Entre les deux amants que le filtre d’amour de Brangaine a rendu étrangers au monde, puisque le breuvage doit leur apporter la félicité dans la mort, le personnage du Roi Marke prend une importance très particulière dans les deux interventions superbes que lui ménage Wagner. À la fin du deuxième acte notamment, lorsque, averti par le traitre Mélot ( fieleux à souhait), il prend Isolde en flagrant délit d’adultère ; ce n’est pas le mari jaloux qui réagit mais l’homme cruellement blessé dans son amitié/amour pour Tristan. , admirable dans ces pages d’une beauté altière, donne à cette scène une intensité qui confère à la fin du second acte un premier climax d’émotion. La voix du jeune marin – sensible – si surprenante dans ce début de premier acte et celles de et participaient de l’excellence du plateau.

Quant à l’ sous le geste magnétique de (que des soucis de santé obligent à diriger assis), il était, dès le Prélude joué sans traîner, traversé d’un souffle dramatique saisissant, avec une cohérence des pupitres qui donnait au tissu chromatique de l’harmonie wagnérienne son ampleur et ses couleurs. Saluons, parce qu’ils ont sur scène un rôle de soliste à l’égal des chanteurs, les musiciens de la petite harmonie que Wagner met en valeur : la clarinette basse, merveilleusement expressive, de Didier Pernoit qui va accompagner chaque intervention du Roi Marke ; le cor anglais très pénétrant de Stéphane Suchanek, isolé en « bergerie », qui suspend le temps dans le début du troisième acte ; mentionnons encore le travail de finesse accompli par les pupitres des bois, très exposés, pour faire chanter la mélodie de timbres wagnériennne. soigne la texture orchestrale – le bruissement de la nature au début du second acte est pure merveille – et donne une liberté au flux symphonique sans jamais mettre à mal l’équilibre avec les chanteurs. Saluons enfin la prestation du Chœur d’hommes de Radio France, irréprochable, dont les interventions au premier acte, instaurant un climat d’urgence, participent des trouvailles de génie du Wagner dramaturge.

Crédit photographique : © Tanja Niemann

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