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Bayreuth 2026 : le Crépuscule des Dieux et la fin d’une expérimentation numérique malheureuse

Cette dernière journée du festival scénique du Ring 2026 scelle en même temps le Crépuscule des dieux et l’échec de l’illusion numérique. Et pourtant il aurait suffi de presque rien pour que cette décevante production du jubilé ne se transforme en une éclatante réussite.

La première leçon à tirer de cette Tétralogie du 150e anniversaire est que l’Intelligence artificielle (IA), si elle peut être d’une aide précieuse à la scénographie dans la conception des images, ne saurait en aucun cas remplacer la main du metteur en scène dans la conduite de la dramaturgie : sans dramaturgie, pas de théâtre, donc pas d’opéra, qui se limite alors à une simple version concertante ! L’IA montre, parfois joliment, mais n’explique pas, constituant plutôt une sorte d’anti-mise en scène qui phagocyte l’écoute et l’attention du spectateur au détriment du plateau et de la musique.

La seconde constatation, rassurante celle-là, est son exceptionnelle qualité musicale. Ce Crépuscule des dieux, grandiose musicalement, achève en beauté ce Ring anniversaire « numérique » qui sera également « LE » Ring de . D’une admirable facture musicale, il nous réserve pour cette dernière journée du festival scénique de beaux moments d’émotion où se conjuguent, dans une symbiose étroite, voix et orchestre, sous une direction juste et précise dont on admire tout particulièrement la maestria dans la gestion de la dynamique (tempo et nuances), dans l’exposé clair et l’enchainement subtilement fluide des leitmotivs, ainsi que dans le maintien constant d’un équilibre parfait avec le plateau. Ce dernier point s’avère une véritable gageure tant les héros peuvent prétendre à une juste fatigue après plus de quinze heures de musique, un marathon qui entame la projection des chanteurs et majore leur éventuel vibrato.

Dès l’ouverture, le trio de Nornes (, , ) aux timbres bien appariés, avertissent, dans un climat mystérieux et lourd de menace, du déclin imminent et de la disparition prochaine des dieux.

Après un exquis Voyage sur le Rhin joué rideau fermé (ainsi que tous les intermèdes et même la Marche funèbre) le trio formé par Hagen, Gutrune et Gunter élabore le plan machiavélique du poison et de l’échange des identités. Le Hagen de s’y montre très convaincant avec une juste proportion de noirceur, d’autorité et de machiavélisme. Le Gunter de , bien chantant, fidèle à son rôle de suiveur, reste un peu sur la réserve, tandis que la Gutrune de fait valoir une vraie présence vocale et scénique. , en Alberich, ne fait qu’une courte intervention peu marquante.

De retour du Walhalla, Waltraute, fidèle messagère, essaie désespérément de convaincre Brünnhilde de la nécessité de retrouver la paix en restituant l’Anneau. Dans un climat orchestral houleux, s’ensuit un duo rude et musclé entre les deux Walkyries durant lequel propose une composition très contrastée, dramatique et autoritaire, qui oscille de la douceur à la colère, portée par une voix puissante entachée d’un vibrato mal contenu.

Le  meurtre de Siegfried est finalement décidé, il se fera lors de la partie de chasse joliment ornée par l’orchestre (vents) avant qu’ une pesante marche funèbre ne s’élève de la fosse, rythmée par de sinistres et véhémentes percussions.

Les pimpantes Filles du Rhin (, , ) et le remarquable préparé par Thomas Eitler-De Lindt complètent avec bonheur cette distribution réunissant toute la fine fleur du chant wagnérien, dont et restent les indiscutables têtes d’affiche. L’un campe un Siegfried toujours aussi convaincant, plus humain et poète qu’héroïque et conquérant, qui séduit par son phrasé clair plein de nuances ; l’autre une Brünnhilde d’une noblesse et d’une élégance rares, bien que manquant parfois un peu de projection. À cet égard la célèbre Immolation du dernier acte, loin des cataclysmes musicaux habituels, prend ici un relief tout particulier, superbement servi par , puisque développée toute en finesse dans un climat presque intimiste qui va crescendo, avec une émotion grandissante à vous tirer les larmes, jusqu’au climax final marqué par l’embrasement du Walhalla, la fin des dieux et l’envol des corbeaux de Wotan. Magnifique image !

Que retenir de ce Ring 2026 qui fait pénétrer l’IA dans le Festpielhaus ? Si on adopte une posture résolument optimiste, s’intéressant alors plus au verre à demi plein, on peut considérer que cette scénographie si critiquée, faite de couleurs (peinture), de formes mouvantes (sculpture), alliée à la poésie du livret et à l’ivresse envoûtante de la musique, compose un tout qui se rapproche d’assez près de « l’Œuvre d’art totale » (Gesamtkunstwerk) ardemment défendue par Richard Wagner. N’y manque de fait que la dramaturgie, c’est-à-dire un metteur en scène pour refermer la boucle. Dommage !

Crédits photographiques : © Enrico Nawrath

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