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Lulu revient dans l’arène de Bastille

Lulu est la dernière œuvre laissée inachevée d’ ; dans le sillage de Wozzeck mais en appelant cette fois à « l’expressivité dodécaphonique », le compositeur autrichien s’empare de la « tragédie-monstre » de Wedekind pour son second opéra dans lequel il déploie des moyens sonores d’une luxuriance encore jamais atteinte. Composé entre 1928 et 1935, l’ouvrage est délaissé/abandonné en cours d’achèvement, le temps de composer le Concerto à la Mémoire d’un Ange écrit pour Manon Gropius, la fille d’Alma Mahler qui venait de disparaître à l’âge de quinze ans. Berg meurt en 1935 avant d’avoir pu mettre une dernière main à Lulu et c’est , quelques quarante ans plus tard, qui s’emploie à terminer l’orchestration des quelques 900 mesures du troisième acte, permettant ainsi la création française de l’œuvre complète en 1979 à l’Opéra Garnier, dans la production historique de Boulez / Chéreau et Teresa Stratas en Lulu.

Le livret en trois actes que Berg élabore lui-même, est centré sur le destin tragique de Lulu, femme fatale dont on assiste à l’ascension sociale – au prix de deux morts et d’un assassinat – puis à la déchéance et au meurtre sous les coups de Jack l’éventreur: « Vous serez brûlants de volupté et glacés d’horreur » annonce le Dompteur dans le Prologue de l’opéra nous introduisant dans l’arène du cirque où les personnages sont ici les bêtes de la ménagerie : montrée comme « l’image primitive de la femme », Lulu est le serpent : « elle a été crée pour faire le malheur, pour attirer, séduire, empoisonner – pour tuer – sans laisser de traces – ». Voilà, résumé, le profil de ce personnage insaisissable, mystérieux et éblouissant à un degré inconcevable, qui ne quitte pratiquement pas la scène durant les trois heures de spectacle.

La production de , créée in loco en 2003, traduit admirablement tout à la fois le trouble et la fulgurance, la confusion et l’éblouissement : en maintenant, comme le metteur en scène aime le faire, un décor unique, l’espace de l’arène – là où les destins s’accomplissent inéluctablement – que surplombe une masse sombre de gradins où les spectateurs/voyeurs vont évoluer, développant un contrepoint à l’action centrale ; les deux espaces communiquent à l’aide de frêles échelles permettant les allées et venues des personnages. A la faveur d’un superbe travail sur la lumière et de quelques taches de couleur très suggestives – le rouge baiser du célèbre canapé dans le deuxième acte – Decker parvient, avec le geste précis autant qu’inventif qui lui est personnel, à rejoindre cette effervescence, portée parfois jusqu’à l’excès, que Berg entretient dans sa musique.

La tâche est redoutable pour le chef aux prises avec une écriture effusive, gorgée d’un lyrisme incandescent, que Berg canalise cependant avec cette même adresse combinatoire déjà mise à l’oeuvre dans Wozzeck. Avec l’autorité d’un geste qui en impose, maîtrise parfaitement une partition que l’Orchestre de l’Opéra possède désormais à son répertoire, même si, durant le premier acte surtout, les nervures et les couleurs d’une orchestration si foisonnante ne ressortent pas avec autant de précision que dans le mythique enregistrement de Boulez.

Sur le plateau, la prodigieuse prestation de dans le rôle titre n’admet aucune réserve. Cette somptueuse colorature américaine, séductrice jusqu’à la mort, semble dotée d’une inépuisable énergie pour dominer ce rôle écrasant avec la même intensité dramatique et un potentiel vocal sidérant. Autour d’elle, le ténor américain (Alwa) et le baryton allemand (Dr Schön et Jack) sont des partenaires de choix, assumant les exigences d’une partition déclinant tous les modes de vocalité. Plus en retrait scéniquement mais avec une richesse de timbre étonnante, la mezzo (Geschwitz) dévoile la personnalité de cette femme amoureuse de Lulu, la seule qui serait encore capable d’avoir des sentiments. Citons encore, dans cette « horde de fantômes » tous très haut en couleurs, l’énigmatique Schigolch – admirable – dont chacune des interventions dégage une aura expressive et singulière, le remarquable Peintre / Nègre de et la très prometteuse dans le triple rôle de contralto (la Costumière / le Lycéen / le Groom). L’ensemble des seconds rôles ne souffre d’aucune médiocrité.

Avec ces hommes massés sur le plateau, dans un immobilisme glaçant, qui nous masquent le meurtre de l’héroïne et dans ce silence très long qu’impose l’orchestre avant l’ultime cri de Lulu, la dernière scène est d’une force terrifiante.