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Belles images pour une pâle Juive à Munich

La Juive de Jacques- à Munich, une soirée bien peu nécessaire pour une œuvre difficile, malgré les belles images de .

Il y a deux manières possibles de monter La Juive. L’une consisterait à la prendre pour ce qu’elle est, un grand divertissement mondain où la profusion est la qualité suprême. L’autre est extraire du très ambigu livret de Scribe, sans doute un des plus médiocres de l’histoire de l’opéra, une thématique d’apparence contemporaine. La Monarchie de Juillet avait voulu ridiculiser le fanatisme religieux, comme elle le fera un an après La Juive avec Les Huguenots, mais Scribe accumule tant de stéréotypes antisémites sur la tête du malheureux Éléazar, au premier degré, qu’on comprend difficilement comment une telle œuvre peut servir de vecteur à une dénonciation de la montée des haines religieuses dans notre monde contemporain.

C’est naturellement cette seconde manière qu’a choisie l’Opéra de Bavière, comme suffit à le montrer le choix de pour mettre en scène cette nouvelle production, et comme l’indiquent aussi les abondantes coupures, qui ramènent l’œuvre à une durée d’environ trois heures proche de celle des autres productions actuelles, mais qui montrent aussi quelle faible confiance on accorde, à raison d’ailleurs, aux talents de compositeur d’Halévy. Bieito, cependant, semble avoir été gêné par les faux-semblants de l’œuvre et produit un spectacle d’une grande élégance et d’une grande beauté plastique, mais qui ne s’engage guère par rapport à la fatale ambiguïté idéologique de l’œuvre. Il choisit de ne pas souligner, par les costumes ou par tout autre moyen, la différence entre juifs et chrétiens ; la haine naît entre frères, entre semblables, à qui tout est bon pour marquer une altérité irréductible, et le poids de la foule comme puissance d’oppression est une des forces du spectacle. L’idée est bonne, la réalisation en est, comme toujours chez Bieito, soignée et précise, mais tout ceci ne suffit pas à compenser les invraisemblances du livret et les platitudes de la partition.

La fortune récente de l’œuvre est notamment due au ténor Neil Shicoff, qui l’avait imposée à Vienne, à New York ou à Paris, par intérêt pour la thématique de l’œuvre plus que par adéquation avec sa voix plus habituée à Puccini qu’à l’opéra romantique français. Pour cette soirée munichoise, reste capable de chanter l’essentiel, même si l’aigu lui échappe : les notes sont là, mais avec une seule nuance dynamique. Tout est chanté forte, sans plus d’effort d’expression que de variété. Même la diction française qui fut un de ses grands points forts est moins limpide que celle de , remarquable d’aisance et d’élégance, le seul de la soirée à faire croire un peu à son personnage. Après tout, la voix de Nourrit, créateur à 33 ans du rôle d’Éléazar, était-elle plus proche de cette souplesse que de la raideur d’Alagna, qui accentue la caricature de son personnage ?

Les trois autres protagonistes sont tout aussi imparfaits. a une diction correcte, une voix sonore, mais une tendance à surjouer la profondeur de sa voix. Les deux dames ont en commun une tendance à la surcharge expressive et une diction difficile. a le mérite de tenir fièrement la tessiture de son redoutable rôle, et il aurait suffi d’un travail interprétatif plus subtil pour tenir une Eudoxie idéale ; chez , l’expressionnisme paraît au contraire le moyen de masquer les moments nombreux où la voix ne suit plus. Reste que leurs longs duos, avec si peu de souci de la forme et du style, tournent au grand-guignol. Il est vrai que , sans naufrager la soirée comme il avait pu le faire pour un Simon Boccanegra déplorable, ne fait pas beaucoup plus que de battre la mesure : sans doute ne peut-on pas attendre beaucoup plus de l’orchestre de Halévy, mais un travail un peu plus soigné avec les chanteurs aurait permis, du moins, de donner à cette musique un minimum d’élan théâtral.

Crédits photographiques : (c) Bayerische Staatsoper