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Munich : Simon Boccanegra abandonné par l’orchestre

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Munich. Nationaltheater. 12-VII-2013. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Simone Boccanegra, opéra en trois actes et un prologue sur un livret de Francesco Maria Piave revu par Arrigo Boito d’après Antonio García Gutiérrez. Mise en scène et décor : Dmitri Tcherniakov ; costumes : Elena Zaytseva. Avec : Željko Lučić (Simone Boccanegra) ; Krassimira Stoyanova (Amelia Grimaldi) ; Vitalij Kowaljow (Jacopo Fiesco) ; Ramón Vargas (Gabriele Adorno) ; Levente Molnár (Paolo Albiani) ; Goran Jurić (Pietro)… Chœur de l’Opéra de Bavière (préparé par Sören Eckhoff) ; Orchestre de l’Opéra d’État de Bavière ; direction musicale : Bertrand de Billy.

Créée il y a plus d’un an à l’English National Opera et reprise au début du mois de juin à Munich, la production de Boccanegra par trouve en cette unique représentation à l’occasion du Festival d’Opéra de Munich la distribution qui aurait dû être celle de la première munichoise, comme s’étant chacun, pour des raisons différentes, retirés de la première série – tant mieux pour le prestige du festival, tant pis pour la production, qui ne gagne pas à voir deux des principaux personnages ainsi sommairement intégrés au dessein du metteur en scène, l’une faisant de réels efforts pour jouer, mais sans véritablement tenir compte de la mise en scène, l’autre s’épargnant ces efforts alors même qu’il a participé à une bonne partie des répétitions.

avait monté pour Munich deux chefs-d’œuvre de la mise en scène lyrique, Khovanchtchina et Dialogues des Carmélites, tous deux disponibles en DVD. Ce Simone Boccanegra, avouons-le d’emblée, n’est pas du même niveau : on y retrouve l’esthétique habituelle de Tcherniakov, on y retrouve un métier certain, mais il y manque la volonté de réaliser une véritable interprétation de l’œuvre, pourtant l’une des plus intéressantes de Verdi. Moins radicalement que dans son célèbre – intenable et génial – Don Giovanni aixois, il entreprend de remodeler l’action, en faisant d’Amelia Grimaldi non pas la véritable fille du pirate, mais un alter ego de Senta s’étant enthousiasmée par avance de ce loup de mer et entrant avec ardeur dans la fiction d’une filiation à laquelle Boccanegra feint lui-même de croire pour y trouver sinon le bonheur, du moins un succédané. Ce pas de côté n’est ni dépourvu d’intérêt ni mal réalisé, mais il manque de nécessité et ne suffit pas à faire fonctionner toute la soirée – on se prend à rêver au si délicat spectacle de Johan Simons à l’Opéra de Paris, démoli par la critique mais d’une intelligence jamais en défaut. Quant à la direction d’acteurs, il est visible que Tcherniakov a voulu montrer des corps empêchés, prisonniers de comportements imposés qui leur retirent toute liberté d’action : en l’absence d’un fil directeur suffisamment fort, il s’en dégage pourtant une impression de maladresse qui ne contribue pas à animer la soirée, d’autant que l’interprétation musicale n’est pas de nature à donner un supplément d’âme au spectacle.

Désignons d’emblée le coupable principal : . La métamorphose de l’orchestre entre le récent Trouvère dirigé par Paolo Carignani et ce Boccanegra est vertigineuse. Il y a d’une part les incohérences permanentes du chef en matière de tempo et de dynamique, qui donnent une perpétuelle impression de flottement ; il y a d’autre part l’incertitude qui s’en dégage pour les musiciens de l’orchestre : on n’a jamais entendu les solos instrumentaux aussi mal sonner que ce soir, à tel point que bien des soirées de ballet à Munich sont d’un niveau orchestral nettement supérieur à celui de ce soir. Et naturellement le flottement ne se limite pas aux musiciens d’orchestre : les moments de bonheur vocal ont été fort rares au cours de cette soirée, mais on n’en accablera pas les chanteurs pour autant. On ne pourra jamais assez dire que le travail du chef est essentiel pour la réussite des chanteurs sur la scène lyrique, des chanteurs moyens valant souvent mieux avec un bon chef que de très bons chanteurs mal dirigés, et ce même dans le grand répertoire italien qui passe pour ne pas donner une place essentielle à l’orchestre.

Prenons  : le seul moment où il donne l’impression de se sentir libre est son air de l’acte II, et la voix est alors percutante et lumineuse ; mais Vargas n’est alors pas assez tenu pour éviter de tomber dans un expressionnisme très peu patricien ; pendant le reste de la soirée, il se contente d’assurer son rôle sans pouvoir vraiment lui donner le relief attendu. comme Željko Lučić sont sans doute plus égaux dans le cours de la soirée, mais aucun des deux n’a plus de relief pour autant ; on ne sait s’il faut mettre en cause leurs timbres peu chaleureux (mais c’est une question de goût) ou l’impréparation de cette unique représentation festivalière, mais les regards vers la fosse ne trompent pas : à aucun moment le chef, trop occupé à rechercher à tout prix l’effet ponctuel pour tenter de masquer l’absence de conception d’ensemble, ne fournit à ses chanteurs les fondements musicaux qui leur permettraient de s’épanouir. C’est aussi le cas pour le Fiesco de Valerij Kowaljow, mais celui-ci du moins possède un timbre riche qui convient au personnage. Une bien maigre consolation qui n’empêche pas de constater le fossé musical et scénique entre cette représentation et le miraculeux Trouvère vu dix jours plus tôt.

Crédits photographiques : Wilfried Hösl

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Munich. Nationaltheater. 12-VII-2013. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Simone Boccanegra, opéra en trois actes et un prologue sur un livret de Francesco Maria Piave revu par Arrigo Boito d’après Antonio García Gutiérrez. Mise en scène et décor : Dmitri Tcherniakov ; costumes : Elena Zaytseva. Avec : Željko Lučić (Simone Boccanegra) ; Krassimira Stoyanova (Amelia Grimaldi) ; Vitalij Kowaljow (Jacopo Fiesco) ; Ramón Vargas (Gabriele Adorno) ; Levente Molnár (Paolo Albiani) ; Goran Jurić (Pietro)… Chœur de l’Opéra de Bavière (préparé par Sören Eckhoff) ; Orchestre de l’Opéra d’État de Bavière ; direction musicale : Bertrand de Billy.

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