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Les premiers pas de Marek Janowski dans l’Or du Rhin à Bayreuth

La quatrième année de présence sur la Colline de ce Ring consacre définitivement la mise en scène de , tandis que de nombreux changements de rôles et l’arrivée de à la direction modifient sensiblement l’équilibre général de la production.

On connait l’exhortation lancée par Wagner à ses descendants : « Enfants, faites du neuf ! ». Sans doute, faudra-t-il la rappeler à une partie du public de ce Ring III, venue huer un spectacle dont ils refusent les perspectives et l’inscription dans l’actualité socio-politique de notre temps. En choisissant le directeur de la Volksbühne, on devinait clairement l’intention de Katharina Wagner de faire souffler à nouveau l’esprit du « Werkstatt Bayreuth » qui avait offert au Festival des heures dorées, même au prix de quelques scandales. Le travail de Castorf se saisit de la tétralogie avec les règles qui le définissent avant tout comme du théâtre chanté. D’une extraordinaire exigence avec des chanteurs dont il souligne les qualités de jeu et d’expression scéniques, Castorf réalise le tour de force de combiner la complexité du drame wagnérien avec une lecture radicale et passionnante.

« Un beau bordel »

Le rythme impeccable de ce Rheingold installe un univers en trompe l’œil, une forme de concentré ou d’ellipse du drame à venir. Ce « beau bordel » comme il aime à le rappeler, permet à Castorf de lancer le spectateur sur la fausse piste d’un or moins important en définitive que son équivalent-pétrole, ressource et malédiction de notre modernité. On renverra le lecteur aux comptes rendus des premières saisons 2014 et 2015. pour retrouver les principaux éléments de cette mise en scène.

Au Golden Motel version 2016 se sont donnés rendez-vous trois nouvelles filles du Rhin, peroxydées et vulgaires au dernier degré, occupées à faire sécher des petites culottes après une nuit de débauche avec Alberich. Le décor d’Aleksandr Denić fascine par son onirisme inclassable, amalgame composite entre Edward Hooper et l’univers d’une bande dessinée. On sent bien que l’Alberich d’ répugne à se plier aux contraintes de Castorf qui le pousse à devenir un tue-l’amour sur pattes. Maudire l’amour lui garantira de rester libre (ce qui n’est pas le cas de Wotan, englué dans des traités qu’il ne peut tenir), et d’échapper à l’issue fatale du crépuscule des Dieux.

Le Wotan de Wolfgang Koch est remplacé par… deux Wotan ( dans Rheingold et John Lundgren dans Walküre). On peut lire dans ce remplacement la marque d’une adéquation parfaite de Koch avec le personnage et la mise en scène de Castorf – adéquation que les deux nouveaux venus peinent à exprimer. n’a ni l’autorité, ni la projection qui signeraient la stature du rôle. Souvent mis en difficulté dans les moments les plus lyriques (à commencer par le réveil et la montée à l’aigu), il ne trouvera pas dans Abendlich strahlt der Sonne les ressources nécessaires pour emporter l’enthousiasme. La performance d’ justifie le rapprochement, présent dans le livret, entre Licht-Alberich (Wotan) et Schwarz-Alberich (Alberich). D’une autorité remarquable, son personnage n’a rien de la veulerie ordinaire du prince des Nibelungen. Il donne au contraire une belle leçon de tenue et d’abattage à son alter ego.

Réussite totale pour le couple Fasolt – Fafner, grimés en méchants de films muets avec barbe et tatouages. Encore discret dans Rheingold, le Fafner de Karl-Heinz Lehner ne tardera pas à donner la pleine étendue de ses moyens, tandis que retrouve quatre ans après un costume de Fasolt dont il se murmure qu’il ne tardera pas à échanger avec celui dans Wotan dans le Ring 2020… Improbables et ridicules pieds nickelés, Froh et Donner trouvent en et deux interprètes à la mesure des deux rôles. Fraîchement débarqué dans cette production, surprend par son timbre élégant et clair, tandis que signe un Donner racé et élégant, beau préambule de son inoubliable Gunther à venir. Le timbre opulent de fait une fois de plus merveille dans Erda, tandis que la frêle Freia de Caroline Wenborne darde des accents d’apprentie-Walkyrie. La voix cuivrée d’ impulse aux Trois Filles du Rhin une belle unité. Déception en revanche pour la Fricka sans aplomb ni venin de , trop pâle de couleur et forçant excessivement pour passer l’orchestre dans les moments de tension. La diction encombrée du Loge de Roberto Saccà ne fait pas oublier John Daszak, ni même Norbert Ernst, espiègle et grinçant dans les deux premières éditions.

Les premiers pas de dans la fosse de Bayreuth s’écoutent spontanément dans la perspective de la direction souveraine de Kirill Petrenko durant les trois dernières années. On s’étonnera moins des différences de points de vue entre les deux chefs que d’une propension récurrente de Janowski à « symphoniser » son Wagner. Là où Petrenko plaçait son orchestre à la hauteur du théâtre de Castorf, joue sur une carrure rythmique à la fois confortable et très lisse. Le son a beau être volumétrique et puissant, il y manque les aspérités et les angles propres à créer une architecture et un relief dans ce drame musical.

Crédits photographiques : (c) Enrico Nawrath

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