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La mort en finesse par Kirill Petrenko dans Le Tryptique de Puccini

Dans une nouvelle production assez littérale de Lotte de Beer, développe les trois opéras du Tryptique avec une extrême finesse, au risque de lasser par trop de retenue et le refus constant de toucher les émotions simples, pourtant inhérentes aux partitions de Puccini. La distribution, d’un niveau de grande qualité habituel à la Bayerische Staatsoper, fait ressortir le baryton et les sopranos Eva-Maria Westbroeck et .

Ouvrage sur la mort écrit en pleine Première Guerre Mondiale, avec une interruption pour composer La Rondine, Il Trittico trouve plus souvent des interprétations éclatées d’un seul des trois opéras, couplé à l’œuvre d’un autre compositeur, que des trois ensembles lors d’une même soirée. Cela profite alors plus au célèbre à Gianni Schicchi qu’à Il Tabarro ou Suor Angelica, pourtant également superbes.

À Munich, cette deuxième nouvelle production de la saison après des Noces de Figaro honorables ne renouvellera pas notre approche de l’œuvre de Puccini, tant le travail de l’artiste Lotte de Beer est conventionnel, au décor près de Bernhard Hammer, juste fait pour paraître moderne, à la façon du vaisseau spatial de la récente Bohème parisienne. Comme l’a demandé le compositeur, le rideau s’ouvre avant que la musique ne commence, et l’on découvre un massif couloir face au public, qui laisse apparaître au loin une lumière dans la brume, sorte de tunnel vers la mort dont ressort le cercueil de l’enfant trop vite parti de Giorgetta.

Ce bloc imposant ne laisse que peu d’espace à l’action sur le devant de la scène, en plus très inclinée, et ne sert en arrière scène qu’à tourner sur lui-même une fois par opéra, d’abord pour faire faire un tour complet au cadavre de Luigi, puis pour conduire Sœur Angelica et sa croix vers le même voyage. Les costumes traditionnels de Jorine van Beek s’accordent à un suivi littéral du livret, particulièrement pauvre, même dans la partie comique de Gianni Schicchi.

Attrait principal de cette production et de la Bayerische Staatsoper aujourd’hui, le directeur musical laisse entrevoir dès son ouverture d’Il Tabarro trois heures de pur génie. Pourtant, si son jeu allie comme toujours la plus extrême finesse à un regard d’une incroyable sensibilité sur certaines phrases, on se lasse rapidement, face au refus total d’exalter la partition par plus de dramatisme. La répétition du thème initial à toutes les parties du premier opéra est toujours sublime, faite d’un alliage de clarté et de lumière que seul ce chef sait créer, mais à trop refuser ce qui fait la splendeur de Puccini, on ôte à la partition son émotion même. Cet effet se fait encore plus ressentir dans le second opéra, Suor Angelica, maintenu à un volume sonore discret du début à la fin, presque bloquant pour le plateau, bien qu’il magnifie les parties chorales traitées comme de véritables pièces religieuses.

Gianni Schicchi après l’entracte pâtit encore plus de cette direction, car si Petrenko évite bien toute lourdeur malvenue dans cet opéra, son extrême délicatesse refuse une truculence pourtant portée sur scène par l’excellent . L’opéra bavarois n’a même pas jugé bon d’utiliser le chanteur italien dans la première pièce, au profit de Wolfgang Koch, bien en voix dès sa première intervention pour le personnage de Michele, mais en difficulté de souffle dans son air final, joué dans la version la plus connue Nulla Silenzio, et non l’alternative. Maestri tient donc l’unique rôle de Schicchi, presque avec la même évidence qu’il porte Falstaff ; il amuse dès son arrivée pour faire totalement rire lorsqu’il imite en voix de tête la parole du défunt Buoso.

Dans la même pièce, n’hésite pas non plus à jouer de ridicule pour Rinuccio et tient son air avec vaillance, même s’il présente quelques aigus serrés face à son amante Lauretta, tenue par une agréable de timbre, mais en difficulté à deux reprises, et même défaillante sur le plus haut aigu dans son aria. Auparavant, dans le premier ouvrage, le couple d’amoureux aura eu plus de chance avec une superbe dans la puissance et le placement de la voix, en plus de la couleur qu’on lui connaît. campe un Luigi vaillant, au chant forcé et peu nuancé, qui monte pourtant sans difficulté chercher les notes les plus hautes dans son air.

Dans Suor Angelica, la prestation de chacune est à retenir, de la belle voix de pour l’Enseignante à celle, magnifique, de en Abbesse. Plus sombre, mais parfaitement adaptée à la Princesse, rend très présent ce rôle, comme elle donne vie à celui de Zita dans Schicchi. À cela s’ajoute que les seconds rôles, souvent issus de la troupe, sont tous également quasi irréprochables, à commencer par le Gherardo et le Vendeur de . Pourtant, s’il ne faut retenir qu’une voix sur le plateau ce soir, c’est avant tout le soprano d’, aussi sublime à Munich dans la pureté et la grâce de Suor Angelica qu’elle l’était sur la scène londonienne en 2016 et à Paris en 2017 !

Crédits photographiques : © Wilfried Hösl

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