- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Degout, Devieilhe, Teste et Langrée : un Hamlet marquant

Hamlet d’Ambroise Thomas ne passait pas pour un parangon de modernité. La récente production de l’Opéra Comique fait taire les ricanements.

Hamlet, dès sa création en 1869, mit davantage le feu à son époque et même à la maison de la rue Le Peletier lors de sa centième représentation, qu’à la nôtre, tentée d’imputer une telle notoriété à son statut privilégié de seule adaptation lyrique (jusqu’à celui de Brett Dean à Glyndebourne 2017) du chef-d’œuvre shakespearien plutôt qu’à son inspiration véritable. Hormis une longue scène de la folie (dont la beauté mélodique provient pour partie d’une mélodie suédoise pré-existante), une chanson bachique, l’invitation insolite du saxophone découvert chez Adolphe Sax, un solennel solo de trombone, son génie mélodique n’éblouit pas. On est loin, très loin de Berlioz qui, pourtant, savait déceler, dans l’œuvre de son collègue « de la grâce, du feu, beaucoup de tact… » Une appréciation d’une autre bienveillance que celle, assez clairvoyante, du rieur Chabrier : « Il y a de la bonne musique, et puis il y en a de la mauvaise, et puis il y a celle d’Ambroise Thomas. » À l’inverse des quatre opéras de Berlioz vainqueurs du passage du temps, le statut d’Hamlet se fit de plus en plus flottant, malgré l’excellence des distributions qui s’y frottèrent (Dessay, Keenlyside sur le DVD EMI).

La distribution de 2019 réunit l’excellence du chant français actuelle : des seconds rôles de luxe ( en Laërte, en Marcellus, en Horatio), des méchants fascinants ( à laquelle l’effroi vocal de Gertrude va comme un gant, , royal Claudius égaré), et surtout et . Au sommet de leur art, de leur beauté scénique, ces deux merveilleux artistes voient leur art magnifié par la lecture inspirée de .

Nouveau venu dans le monde de l’opéra, importe l’utilisation virtuose de la vidéo que son travail théâtral avait révélée. Sa caméra, toujours justifiée, aussi fureteuse que celle du Tannhäuser de Tobias Kratzer, part de la loge de Claudius qu’elle accompagne en scène, pour s’inscrire ensuite sur le cadre de scène en totalité ou à demi, et s’adonne à de magnifiques fondus-enchaînés entre cinéma et théâtre (la mort d’Ophélie). Théâtre dans le théâtre, Le Meurtre de Gonzague mis en scène par Hamlet (excellente idée du générique de fin de l’Acte III) conduit le metteur en scène d’Hamlet, Cyril Teste donc, à inclure de même tout l’opéra dans le théâtre de l’Opéra Comique avec le Spectre en démiurge – formidable  – installé dans la salle vidée de ses spectateurs. François Roussillon parvient, à quelques frustrations près, à capter le vertige de cette conception gigogne installée dans un décor léger et gracieux, principalement composé de trois portiques coulissants vers l’avant, et d’un voilage aux apparitions serpentant gracieusement sur trois niveaux. Les enchaînements, très fluides, s’accordent à un scénario auquel, bien que s’affranchissant çà et là de Shakespeare, il faut reconnaître une indiscutable lisibilité. Des costumes contemporains griffent cet Hamlet en baskets éloigné de tout pompiérisme. Les idées, toujours intelligentes (les fossoyeurs en thanatopracteurs) conduisent à un finale gorgé d’angoisse, qui fait le gros plan sur un Hamlet célébré mais dévasté face à la perspective du Pouvoir échu.

On sent la complicité qui a dû unir Teste à un chœur (Les Eléments), précis et musical, à , ambassadeur convaincu de l’œuvre (bien que capable de délaisser le Ballet !), qu’il voit en héraut de Pelléas et Mélisande. La lecture de l’ s’accorde avec ferveur à l’événement scénique. Hamlet avait trouvé ses chanteurs. Il vient de trouver en DVD (la noire et mémorable production d’Olivier Py, avec Degout et Brunet déjà, dormant dans les archives) son metteur en scène.

(Visited 897 times, 1 visits today)