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Les Noces de Figaro au festival d’Aix, entre farce et dénonciation

Après des débuts discutables à l’Opéra Bastille avec Aïda de Verdi, réussit indiscutablement son entrée au Festival d’Aix en Provence avec cette mise en scène décapante des Noces de Figaro de Mozart, portée par une belle distribution vocale.


Replacer l’opéra de Mozart dans le contexte de la « révolution féministe » actuelle à la lumière de #MeToo, voilà une vraie bonne idée tant le livret de Da Ponte, sans avoir la prétention subversive de la comédie de Beaumarchais, se prête admirablement à l’exercice. organise son propos en deux volets : une première partie relevant de la farce et du burlesque (actes I et II), et une seconde plus militante à la fois plus lugubre (acte III) et plus confuse (acte IV). L’ouverture annonce d’emblée la donne : musicalement d’abord, avec une direction énergique qui ne sacrifie pas ses couleurs, ni son cantabile mozartien parfaitement dans le ton ; et scéniquement ensuite, avec une présentation des principaux personnages à la lumière de la commedia dell’arte.

La scénographie de l’acte I et II nous replace dans une maison familiale déjà entrevue dans les sitcoms des années 70 : une chambre et un salon cossus séparés d’une buanderie avec machine à laver et table à repasser, deux accessoires qui prendront au fur et à mesure du déroulement de l’action une place de choix puisque Chérubin n’échappera pas au brassage du tambour, pas plus que la planche à repasser ne pourra se soustraire aux assauts sexuels fantasmés très explicites du Comte ! Tout cela est bel et bon, parfaitement mis en place, nous faisant oublier un peu trop facilement la gravité de la situation. On se prend à rire de bon cœur devant les tentatives de suicide ratées de la Comtesse délaissée et dépressive (défenestration et électrocution), ou devant les agressions sexuelles répétées du Comte à l’encontre de la gente féminine avec force pelotage, main aux fesses et propositions malhonnêtes en rapport avec un droit de cuissage considéré jusque-là comme inaliénable !


Moins attrayant de prime abord, le décor de l’acte III (une chambre noire, un lit déserté et une cage de verre), met l’accent sur la solitude de la Comtesse, tandis que l’acte IV, plus confus, laisse sourdre un message plus militant, visant à l’égalité des genres et à la liberté sexuelle dans une débauche de couleurs autour du thème éminemment symbolique, social et politique du tricot (la maille qui nous enferme et qui nous relie dans une chaîne d’union…) avant une conclusion très audacieuse autour d’un totem érectile ! Le message est clair, tracé à gros traits, frôlant parfois le mauvais goût. Mais la mise en scène de Lotte de Beer est bien pensée, virtuose et superbement efficace, conciliant à merveille musique et théâtre, exaltée encore par les lumières d’Alex Brok et costumes loufoques aux allures circassiennes de Jorine van Beek.

Dans la fosse, le Balthasar Neumann Ensemble de entretient un souverain équilibre avec les chanteurs ainsi qu’une progression bien rythmée, colorée et contrastée, en parfaite adéquation avec la dramaturgie, tout en faisant valoir les sonorités particulières (timbales, cordes et vents) liées à l’utilisation d’instruments d’époque, ici parfaitement adaptés au cadre du Théâtre de l’Archevêché.

La distribution vocale fait montre d’une belle homogénéité, dominée par la prestation éclatante scéniquement et vocalement de qui incarne une Suzanne pétillante et émouvante avec un Deh, vieni,non tardar à faire pleurer les pierres. campe un Chérubin, adolescent plein de charme, au chant élégant et délicat, associant ses deux airs magistralement négociés à une stature scénique étonnante. donne vie à une Comtesse digne, au port altier, dont le chant manque un peu d’ampleur car entaché d’une certaine raideur, exempte de cette fêlure douloureuse du timbre qui fait les grandes interprétations. Du côté masculin, est un Figaro vaillant vocalement et convaincant scéniquement. , habitué du rôle, est un prédateur sexuel looser inénarrable, accordant superbement ramage et plumage.

Cette belle distribution, et ce n’est son moindre mérite, ne délaisse pas les rôles secondaires, tous de haute tenue, qu’il s’agisse de la pimpante Barberine d’Elisabeth Boudreault, de la piquante et vipérine Marcelline de , de l’imposant Bartholo de ou encore du désopilant Basilio d’Emilano Gonzalez Toro, sans oublier le pittoresque et bien chantant jardinier de Leonardo Galeazzi ni le chœur irréprochable du CNRR de Marseille.

Crédits photographiques : © Jean-Louis Fernandez

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