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Aida de Verdi à l’Opéra de Paris ou la fausse bonne idée de Lotte de Beer

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Paris. Opéra Bastille. 18-II-2021. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Aida. Opéra en quatre actes (1871) sur un livret d’Antonio Ghislanzoni d’après Auguste Mariette. Mise en scène : Lotte de Beer. Scénographie : Christof Hetzer. Costumes : Morine van Beek. Lumières : Alex Brok. Artiste visuelle : Virginia Chihota. Marionettes : Mervyn Millar. Avec : Soloman Howard, Il re ; Ksenia Dudnikova, Amneris ; Sondra Radvanovsky, Aida ; Jonas Kaufmann, Radames ; Dmitri Belosselskiy, Ramfis ; Ludovic Tézier, Amonasro ; Alessandro Liberatore, un messager. Chœur et orchestre de l’Opéra national de Paris, direction : Michele Mariotti
Opéra sans public, enregistré en direct, diffusé sur Arte Concert

Cette nouvelle production de Aida de Verdi, qui signe les débuts discutables à Paris de comme metteuse en scène, séduit surtout par sa distribution vocale.

Résultat d’une commande d’Ismaïl Pacha, khédive d’Égypte, afin de fêter l’ouverture récente du Canal de Suez, Aida fut créé en 1871 dans le nouvel opéra du Caire ; une œuvre qui reprend le mythe de l’héroïne sacrificielle, incarnation d’un conflit entre passion et devoir patriotique, dans un contexte historique opposant l’Égypte à l’Ethiopie où il n’est pas besoin d’être grand clerc pour reconnaitre en filigrane l’Autriche et l’Italie. Une lutte qui ne trouvera son issue que dans la mort des deux héros : Aida l’éthiopienne et Radames l’égyptien. Avec cet opéra réussit la difficile synthèse entre l’intime et la grande fresque historique, entre l’opéra romantique italien et le grand opéra français.

Envisager Aida sous l’angle de la décolonisation et de ses conséquences politico-esthétiques comme l’annonçait dans une récente interview, voilà qui a du sens… mais réduire le propos à une simple transposition dans un musée d’où émerge une Aida statufiée, voilà qui est un peu court ! Face à la culpabilité croissante de l’Europe vis-à-vis des pays colonisés et leur pillage culturel subséquent, et en s’inspirant de l’actualité brûlante autour du thème de la diversité, on s’attendait à une lecture autrement engagée, s’attachant à mettre au jour les douloureux rapports entre art et politique. n’a fait, hélas, que la moitié du chemin, évitant avec une certaine finesse la question du « blackface » puisqu’utilisant une marionnette noire en lieu et place de l’héroïne éthiopienne, et gommant tous les stigmates historiques, ainsi que les ballets rappelant le grand opéra français, remplacés au I par un cocktail mondain et au II par une succession de tableaux animés, souvent humoristiques et du plus bel effet : des manquements assez maladroits nous amenant à regretter amèrement la diatribe politique acerbe et cinglante que nous avait servie Olivier Py en 2013, puis 2016, d’une tout autre éloquence. Certes la scénographie est par instant séduisante, voire humoristique, mais elle va rapidement se décanter pour devenir inexistante au IV, les éclairages sont assez réussis, tout comme les costumes, mais les marionnettes de sont malheureusement hideuses et les face à face de Radames avec sa statue-amoureuse manquent singulièrement d’émotion et de crédibilité. Seule la joute entre les deux marionnettes (Aida et Amonasro) au III emporte l’adhésion par sa théâtralité et la maitrise technique des marionnettistes.

Faisons donc contre mauvaise fortune bon cœur, car ce que la mise en scène nous refuse, la musique nous l’apporte généreusement avec un orchestre de l’Opéra de Paris haut en couleurs (notamment les superbes vents) sous la baguette très affutée de , associé à une distribution vocale d’exception.

Depuis sa prise de rôle en 2016, est devenue une Aida incontournable, malheureusement réduite, dans cette mise en scène la privant de toute composante scénique, à un rôle de doublure ! Convaincante de bout en bout par sa seule voix : l’ambitus est large même si quelques graves sont parfois étouffés, le médium charnu et coloré, les aigus infiniment variés et chargés d’émotion dans le piano, le souffle long et le legato sublime dans un splendide « O patria mia ». Face à elle, en Radames déploie ses talents d’acteur et des aigus lumineux, vaillants et parfaitement ouverts, dans un chant très polymorphe passant de la noblesse (« O celeste Aida ») à la hargne ou à la résignation du duo final. campe, quant à elle, une impressionnante Amnéris, à la fois amoureuse et guerrière, remarquable vocalement dans tous les registres : le timbre est magnifique, la ligne souple sans vibrato, le mezzo sans limites. en Amonasro est irréprochable dans un émouvant : « Ma tu, Rè ». Le Ramfis de et le roi de assurent un soutien exemplaire dans tous les nombreux ensembles. Le Chœur magnifique de l’Opéra de Paris achève de compléter ce casting de haute volée.

Crédits photographiques : © Vincent Pontet / Opéra national de Paris

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Paris. Opéra Bastille. 18-II-2021. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Aida. Opéra en quatre actes (1871) sur un livret d’Antonio Ghislanzoni d’après Auguste Mariette. Mise en scène : Lotte de Beer. Scénographie : Christof Hetzer. Costumes : Morine van Beek. Lumières : Alex Brok. Artiste visuelle : Virginia Chihota. Marionettes : Mervyn Millar. Avec : Soloman Howard, Il re ; Ksenia Dudnikova, Amneris ; Sondra Radvanovsky, Aida ; Jonas Kaufmann, Radames ; Dmitri Belosselskiy, Ramfis ; Ludovic Tézier, Amonasro ; Alessandro Liberatore, un messager. Chœur et orchestre de l’Opéra national de Paris, direction : Michele Mariotti
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