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Il Viaggio, Dante à Aix-en-Provence : les choses de la vie

mis en scène par  : aux visions mondialistes de Résurrection et de Moïse et Pharaon succède une plongée envoûtante dans l’intime.

La Comédie (intronisée Divine après la mort de Dante Alighieri il y a tout juste 700 ans) en 1H45 : et son librettiste Frédéric Boyer l’ont fait ! Ils lui ont même adjoint des extraits de La Vita Nuova, première œuvre authentique du poète italien. Et, sans se perdre dans la forêt obscure des deux compères, a su donner une grande lisibilité à ce poème emblématique de toute une nation.

Ce n’est pas sans questions que l’on s’aventurait dans la révélation d’un onzième opéra de Pascal Dusapin, dont les opus lyriques précédents ont professé leur raffinement, leur hyper-technicité mais aussi leur peu d’appétence pour l’allegro, leur impuissance mélodique, bien que, sur ce dernier point, au Troisième Cercle de l’Enfer d’Il Viaggio, Dante, se profile un nouvel espoir. Comoedia, Faustus, the Last Night, Passion : Pascal Dusapin tournait autour du monument depuis longtemps. Il Viaggio, Dante, moins onde hurlante que Penthesilea, commence de la même façon, par une longue tenue qui n’est pas sans évoquer le Prélude de L’Or du Rhin. À la différence de ce sommet wagnérien, qui est aussi le prélude d’un monde en mouvement, Il Viaggio, Dante ne sortira pas du tempo d’un voyage immobile. Un voyage transformé en séance d’hypnose collective par la magie d’un prestidigitateur nommé Claus Guth.

Le grand metteur en scène allemand fait du héros orphique (ainsi que le qualifie très justement Pascal Dusapin) parti à la recherche de Béatrice disparue un homme perdu dans la forêt de ses souvenirs après qu’ayant bu au volant de sa voiture, il a heurté un arbre. Commence une errance métaphorique entre chambre et forêt, Enfer des regrets, Purgatoire des rencontres et Paradis des souvenirs. Toutes choses de la vie qui défilent, dit-on, dans le cerveau d’un homme à l’approche du dernier soupir. Comme son Don Giovanni pour Salzbourg, le Dante de Guth se vide progressivement de son sang. On comprend peu à peu que cet homme est entre la vie et la mort. Comme le héros des Choses de la vie, le bouleversant chef-d’œuvre de Claude Sautet, le Dante de Guth est un homme qui meurt. Peut-être comblé (« Oh joie ! oh ineffable allégresse ! oh vie intègre d’amour et de paix » conclut le livret). Pas sûr…

Il Viaggio, Dante comporte un Prologue et sept tableaux : Le Départ, Chant de deuil, Les Limbes, Les Neuf cercles de l’Enfer, Sortir du noir, Purgatoire, Paradis. Le spectacle est introduit par un narrateur dont les paillettes éclaboussent un rideau de scène de cabaret. Très vite défilent, dans l’ingénieux décor d’Étienne Pluss, des images de toute beauté : l’intérieur cossu du héros s’élargissant comme un écran de cinéma ; l’antichambre des Enfers avec patients bien atteints (des figurants remarquablement dirigés) ; une spectaculaire traversée du miroir jusqu’aux fameux neuf Cercles introduits par les sourires bien anxiogènes de deux messieurs Loyal, et habités par un bien effrayant double de Béatrice incarné par l’impayable , chevelure éparse et chenue, plus grinçant que jamais, à lui seul voix de tous les damnés ; une immense toile noire et mouvante avalant tout ce qui passe à sa portée… L’espace, d’abord consigné à la rampe, gagne en profondeur jusqu’à une ténébreuse forêt de sapins (celle où Guth avait entraîné son Don Giovanni agonisant), avant de redessiner la chambre où Dante va expirer après que le souvenir de Béatrice s’est dissipé dans une fente du mur. Une chambre dont le mouvant papier peint doit tout à la vidéo de rocafilm et aux lumières de Fabrice Kebour.


Dante au soir de sa vie permet à , impressionnant d’investissement tant physique que vocal, après Point d’orgue, de compléter la conséquente galerie de personnages torturés où il excelle. Dante à l’orée de sa vie (Giovane Dante) est confié au somptueux mezzo de (elle fut de Penthesilea et de Macbeth Underworld) : une très belle idée que celle de ce Dante bicéphale pour appréhender la complexité du personnage. Aux deux extrémités de l’œuvre, incarne Béatrice avec beaucoup de rayonnement. Sainte Lucie (auréolée d’un disque de lumière et rebaptisée Lucia) bénéficie des coloratures affûtées et dardées de . Compagnon de route du héros, le Virgile de belle stature d’ peine à franchir certains murs de sons. Opéra français chanté, et même parlé en italien (, récent verdien à Nice, en maître de cérémonie égrenant au micro quelques phrases arrachées au grand œuvre), Il Viaggio, Dante fait aussi fréquemment appel à un chœur dont l’apport des coulisses accentue sa dimension onirique. Il s’adresse à un orchestre de quarante instrumentistes (dont deux passagers clandestins de luxe : orgue et glassharmonica) que la baguette toujours précise de transforme en un hypnotisant réservoir de sons. Les forces de l’Opéra de Lyon, dans leur capacité de passer, d’un jour à l’autre, de Rossini à Dusapin, impressionnent dans cette recherche de la « nouveauté du son » dont Dante parle dans son Paradis mais qui est aussi celle du compositeur quand il parle de son « opératorio ».

L’autre ambition de Dusapin (raconter une histoire de l’histoire) confrontée à celle de Claus Guth (raconter une histoire) accouche contre toute attente d’une soirée suivie, même par les rétifs au style du compositeur, comme le meilleur des films à suspense. Que la réussite d’Il Viaggio, Dante soit enfin l’occasion de rendre hommage, au moyen d’un parallèle qui s’impose, aux festivals qui, contre vents et marées, se posent en défenseurs du statut le plus régulièrement malmené du monde lyrique. Bayreuth 2021 (Kosky, Kratzer, Tcherniakov), Aix 2022 (Castellucci, Kratzer, Guth) : l’opéra, en de si bonnes mains, est plus que jamais indispensable à notre temps.

Crédits photographiques : © Monika Rittershaus

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