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La Voix humaine trouve son âme sœur avec Point d’orgue de Thierry Escaich

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Paris. Théâtre des Champs-Elysées. 5-III-2021. Francis Poulenc (1899-1963) : La Voix humaine, tragédie lyrique en un acte, paroles de Jean Cocteau ; Thierry Escaich (né en 1965) : Point d’orgue, opéra en un acte, livret d’Olivier Py ; mise en scène : Olivier Py ; décors et costumes : Pierre-André Weitz ; lumières : Bertrand Killy. Patricia Petibon, Elle ; Jean-Sébastien Bou, Lui ; Cyrille Dubois, L’Autre. Orchestre National Bordeaux Aquitaine, direction : Jérémie Rhorer
Spectacle sans public diffusé sur le site du Théâtre des Champs-Elysées

est le maître d’œuvre, tout à fois metteur en scène et librettiste, de cette nouvelle production du Théâtre des Champs-Elysées où La Voix humaine de , curieusement très plébiscitée par les artistes en cette période sombre de leur existence, trouve son prolongement avec Point d’orgue de , troisième ouvrage lyrique du compositeur et organiste, donné en création mondiale.


Pour cette captation réalisée au mois de mars, s’est réunie sur le plateau une troupe d’amis et fidèles collaborateurs (chef, chanteurs, metteur en scène), gage d’un travail d’équipe dont on ressent l’étroite complicité : celle, tout d’abord, d’ et de la soprano qu’il a souvent mise en scène (dans Les Dialogues des Carmélites notamment en 2013) et que l’on retrouve ici dans La Voix humaine du même Poulenc sur les paroles de Cocteau. Robe rouge brillante et bas noirs pour Elle, la femme « pendue » à son téléphone : « j’ai le fil autour de mon cou… j’ai ta voix autour de mon cou… » chante-t-elle.

Elle tente désespérément de maintenir le contact avec son ex-amant, malgré les nombreuses interférences sur la ligne téléphonique qui perturbent la conversation et exaspèrent sa douleur. Entre violence et tendresse, révolte et désespoir, mensonge et vérité nue, la soprano déploie un large registre expressif allant jusqu’à la voix parlée. Elle tient l’auditeur en haleine, en phase avec un orchestre réactif (celui de Bordeaux Aquitaine dirigé par ) qu’elle soumet à ses humeurs et ses temps de respiration, les fameux points d’orgue de la partition laissés à l’appréciation de l’interprète.


Lorsque la souffrance la submerge et que le mental chavire c’est le décor – celui du fidèle en rouge et noir – qui bascule, la chambre, enchâssée dans une structure murale, opérant une rotation de 180° (le lustre est fiché sur le sol) puis reprenant sa position normale. Une trouvaille aussi spectaculaire qu’opérationnelle dont Olivier Py exploitera tous les ressorts dans l’œuvre suivante. L’intrusion du chien sur la scène comme la présence muette des deux personnages masculins, Lui et Joseph passant sur le devant de la scène sous un parapluie, anticipent de la même façon la dramaturgie de Point d’orgue donné après l’entracte.

Pour Point d’orgue (un titre qui lui va comme un gant !), retrouve la même équipe que celle de Claude, son premier opéra créé à Lyon en 2013 (mêmes chef, chanteur et metteur en scène) et confie cette fois le livret à Olivier Py. Ce dernier imagine une sorte de « Balade du Grand Macabre » à la Ghelderode où la farce côtoie le désespoir sur un ton et des registres très divers. Dans cet « envers de La Voix humaine », le personnage féminin (Elle) prend sa revanche et triomphe tandis que Lui (on apprend qu’il est compositeur !) sombre dans la dépression, entraîné par L’Autre, incarnation du Mal (Méphisto ou Nekrozotar ?) dans ce couple faustien. N’oublions pas le gros chien noir qu’Olivier Py intègre à la dramaturgie de ce « théâtre de la cruauté ». Le texte superbe, dense et disert, est écrit en vers libres de douze syllabes, à ne pas confondre avec des alexandrins, précise l’auteur : « Mon théâtre est toujours poétique, avec une langue qui pose des questions », ajoute-t-il dans les notes de programme. La lecture anticipée du livret est vivement recommandée !

Le décor, toujours central, est celui d’une chambre d’hôtel très négligée, augmentée de deux espaces (couloir et salle de bain) de part et d’autre. La chambre va effectuer cette fois plusieurs rotations au cours de l’opéra, au gré des débordements et délires des personnages, entrainant le glissement inévitable de tout ce qui rattache les deux personnages à la vie.

Prima le parole pour Thierry Escaich qui répond aux sollicitations du texte par une écriture vocale exigeante, un chanté-parlé qui percute et met les interprètes au défi, dans un registre balançant entrer le mélodrame et l’opéra bouffe. L’orchestre est celui de Poulenc (avec un xylophone toujours très actif), auquel le compositeur ajoute le timbre glaçant du clavecin au côté du célesta. À plusieurs reprises, et dès le début de l’opéra, des petits groupes d’instruments viennent jouer sur la scène en redéfinissant chaque fois l’espace d’écoute. La musique est foisonnante, finement distanciée et d’un rythme souvent effréné qui sous-tend et répercute les voix dont on ne peut malheureusement pas tout saisir tant la pensée est riche et le propos jaillissant. Le baryton (Lui) et le ténor (L’autre), torse nu sous leur veste respective (noire à paillettes pour le second), accomplissent une véritable performance scénique et vocale dont la tension et l’énergie jamais ne retombent. L’orchestre éblouissant n’est pas en reste, conduit avec précision par .

Au mitan de l’œuvre, le téléphone-xylophone retentit dans Point d’orgue pour annoncer l’arrivée de la fiancée (Elle, transfigurée) qui tente une première fois de sauver son amant de l’emprise du diable. C’est le registre colorature de qui est sollicité, une voix souveraine et dominant les deux autres, qui s’exprime dans la plénitude lumineuse de ses aigus, dans un des moments les plus incandescents de la partition. Chantant le seul véritable air de l’opéra (« Je suis venue te dire une chose très belle »), elle revient une seconde fois vers son amant pour lui parler de cette joie (on pense à Blanche et au transfert de la grâce dans les « Dialogues » de Poulenc) qui l’envahit désormais et la fait renoncer au désespoir : l’horizon lumineux s’inscrit dans les dernières textures de l’orchestre et la très belle méditation sur les nuages de /Lui, chantée à la marge du silence.

Crédit photographique : © Vincent Pontet

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