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Tobias Kratzer questionne le public d’Aix : Moïse ou Pharaon ?  

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Aix-en-Provence. Théâtre de l’Archevêché. 14-VII-2022. Gioachino Rossini (1792-1868) : Moïse et Pharaon, opéra en quatre actes sur un livret de Luigi Balocchi et Etienne de Jouy. Mise en scène : Tobias Kratzer. Décor et costumes : Rainer Sellmaier. Lumière : Bernd Purkrabek. Vidéo : Manuel Braun. Chorégraphie : Jeroen Verbruggen. Avec : Michele Pertusi, basse (Moïse) ; Adrian Sâmpetrean, baryton-basse (Pharaon) ; Jeanine De Bique, soprano (Anaï) ; Pene Pati, ténor (Aménophis) ; Vasilisa Berzhanskaya, mezzo-soprano (Sinaïde) ; Mert Süngü, ténor (Eliézer) ; Géraldine Chauvet, mezzo-soprano (Marie) ; Edwin Crossley-Mercer, baryton-basse (Osiride / une voix mystérieuse) ; Alessandro Luciano, ténor (Aufide) ; Laurène Andrieu, Elégyne, princesse syrienne (rôle muet). Chœur (chef de chœur : Richard Wilberforce) et Orchestre de l’Opéra national de Lyon, direction : Michele Mariotti

Après Bayreuth, Londres, Paris, fait ses débuts au Festival d’Aix-en-Provence avec le pharaonique opéra de Rossini. Moïse et Pharaon ou Le Passage de la Mer Rouge lui inspire une lecture à charge de notre époque.

Décidément on ne s’ennuie jamais avec Tobias Kratzer, même quand il s’attaque à cette sorte d’ »operatorio » qu’est Moïse et Pharaon ! En deçà du rideau de scène, une malle de voyage adossée à un fauteuil droit sorti de Playtime intriguent : signes avant-coureurs de l’écran divisé (split-screen) qui cadrera tout l’Acte I, ils marquent également la première frontière à franchir d’un scénario dont la migration est le maître-mot. La problématique biblique du livret de Luigi Balocchi et Etienne de Jouy est une histoire de tout temps. Avec Kratzer, plus d’Hébreux ni d’Égyptiens de l’Antiquité mais des réfugiés et des nantis d’aujourd’hui forcés à la cohabitation dans un espace scénique schizophrène : à jardin, un camp de toile comme on en trouve à Lampedusa ; à cour, un bureau de verre et de pierre chic (le vrai fond de scène de l’Archevêché avec sa petite fontaine aixoise) où se prennent les décisions de la marche du monde. Armé de ce contrepoint riche de sens (donner à voir en simultané l’espoir des souffrants adossé à la froideur décisionnelle des puissants), Kratzer force son spectateur à ouvrir les yeux sur ces deux mondes que tout oppose. Jupes et pantalons de friperie contre tailleurs et cravates griffés : un combat qui semble perdu d’avance. Seul rescapé de la mode vestimentaire du XXIᵉ siècle, car vu en messie intemporel par les yeux de ses thuriféraires, Moïse arbore la houppelande de Charlton Heston dans Les Dix Commandements. À l’Acte II, l’écran, élargi vers jardin, offre la totalité du plateau au bureau de Pharaon, lequel a pivoté à 90 degrés. Commence alors un long programme de transactions, tractations, manipulations entre politiques de camps rivaux qu’on espérera en vain réunis autour de deux amants à la Roméo et Juliette.

Antépénultième opéra de Rossini, et premier geste du grand opéra à la française du Cygne de Pesaro, Moïse et Pharaon (1827) est la version longue (3h30) de Mosè in Egitto (2h25), accueilli avec succès à Naples en 1818. L’Acte I est entièrement nouveau. Un ballet allonge le III. On est en droit de goûter, comme qui a brillamment monté Guillaume Tell à Lyon, la concentration musicale et la rage politique quasi verdienne de ce Rossini-là, loin de ses comédies à succès. Plus sérieux plus que seria, Moïse, comme Guillaume, est d’envergure pour ses interprètes. , né à Pesaro, ne se considère pas comme un spécialiste de Rossini. Il est néanmoins un médium de choix pour redonner vie à cet opéra qui n’a pas été représenté en France depuis la hiératique production de Luca Ronconi à Paris en 1983. L’Orchestre et le Chœur de l’Opéra de Lyon (un des personnages principaux de l’action) en sont d’autres. L’applaudimètre est particulièrement généreux pour la splendide Sinaïde de , dont la voix à la matière riche et nourrie s’épanouit progressivement jusqu’à un Acte III qui révèle sa vocalité triomphante. On s’attache d’emblée au timbre si reconnaissable de : très présente dans les ensembles, son Anaï fait constamment passer le frisson d’une vibrante émotion, même si son français reste peu discernable. Au contraire de son partenaire, , jusqu’aux saluts d’une telle indéfectible générosité, que l’on a du mal à accepter l’idée que son Aménophis en pleine santé, revu par Kratzer en gentil humanitaire venu en aide aux réfugiés de l’Acte I, cache un tyran en herbe, un faux Roméo que sa Juliette a finalement bien raison d’abandonner. Le quart de siècle de fréquentation du rôle s’entend dès que le Moïse de ouvre la bouche sans que cela ne nuise à l’autorité d’une incarnation engagée dont la grandeur garde un pouvoir de conviction tel qu’elle n’est pas loin de faire de l’ombre au Pharaon plus en demi-teinte d’Adrian Sâmpetrean. est un Eliézer percutant, une Marie intense. s’empare d’Aufide, présence scénique et musicalité à l’appui. , classieux autant que cauteleux dans l’ajustement impeccable d’un costume bleu roi qui en évoque tant d’autres, diffuse le venin du religieux dans l’ombre du Pouvoir, incarne le grand-prêtre Osiride et, très logiquement, la Voix mystérieuse qui possède Moïse : Dieu soi-même.

Moïse et Pharaon est un opéra plein de belle musique (plutôt des duos et des ensembles : O toi dont la clémence, Je tremble et soupire, la fameuse Prière du IV) et plein d’effets spéciaux : le Buisson Ardent est une scène de possession mystique, les Tables de la Loi venant stigmatiser les avant-bras et le torse du meneur d’hommes ; les Plaies sont les catastrophes écologiques que les télévisions du monde entier relaient mois après mois. Quant au très attendu passage de la Mer Rouge, Kratzer ne se défile pas : en nouveau Cecil B. de Mille, il soulève les eaux, et, en passeur d’un soir, il offre le franchissement désiré de la frontière à ses réfugiés qu’il envoie… de l’autre côté du plateau, dans l’assistance apprêtée du Festival ! Ne se contentant pas de la perversité malicieuse de cette fin heureuse, il inverse ensuite le cours ordinaire des événements : ce ne sont pas les cadavres des migrants qui surnagent sur la Méditerranée kratzérienne mais ceux des puissants, longuement noyés par la vidéo de Manuel Braun ! Le chœur final, chanté depuis les gradins de l’Archevêché, enfonce ce clou rageur : le rideau se lève une dernière fois sur l’image d’une plage sans histoire, occupée par des estivants auto-cuits de crème auto-bronzante, insoucieux de la tragédie qui a failli se dérouler là. On ne peut s’empêcher à cet instant de songer aux sièges progressivement désertés aux deux entractes par nombre de spectateurs. Peut-être les mêmes qui, une poignée d’heures auparavant, avaient fait un triomphe à un Couronnement de Poppée sans vision qui se contentait de caresser de quelques soyeuses lumières les corps sexy de sa merveilleuse distribution… Une regrettable « ingr’attitude » en regard de ce Moïse et Pharaon non sans défauts (sa direction d’acteurs parfois flottante, le ballet qui n’est qu’un ballet, ses forces de l’ordre ridicules…) mais stimulant, comme toujours chez Kratzer, jusqu’à sa dernière image : au bord du rivage, une baigneuse ramasse un bâton qu’elle rejette aussitôt. Le spectateur aura reconnu la baguette de Moïse, magique autant que sacrilège puisqu’elle aura autorisé le franchissement de la frontière ultime, celle du quatrième mur, ce précieux édifice érigé par des siècles d’art lyrique. Une image peut-être trop rude pour un festivalier, et qui semble poser la question : et vous, de quel côté êtes-vous ?

Crédits photographiques : © Monika Rittershaus

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