Dans une nouvelle production littérale et cinématographique du livret, le nouvel Eugène Onéguine du Palais Garnier permet de réentendre dans l'œuvre le nouveau directeur musical l'Opéra de Paris Semyon Bychkov, en fosse devant une bonne distribution de grand répertoire.
Face à une nouvelle production d'une grande œuvre présente au répertoire depuis longtemps dans une maison d'opéra, on pense d'abord évoquer la mise en scène, sauf si la distribution est faite de prises de rôles d'importance ou de stars.
Dans une salle de l'Opéra de Paris qui voit souvent repris le ballet Onéguine de John Cranko tiré du même drame en vers de Pouchkine que l'opéra de Tchaïkovski, on ne sait par quel bout prendre ce nouveau spectacle, tant il contient peu de neuf. Loin de vouloir écrire à nouveau ici un plaidoyer sur l'intérêt de la mise en scène moderne, il nous semble dommage qu'après le retour de la production classique de Willy Decker ces dernières années, et surtout après celle de Dmitri Tcherniakov ramenée du Kirov par Gérard Mortier, nous nous retrouvions aujourd'hui devant une proposition aussi littérale.
Confiée à l'acteur et réalisateur britannique Ralph Fiennes, parce qu'il était lui-même Onéguine dans le film éponyme de sa sœur Martha Fiennes en 1999, cette nouvelle mise en scène, et sa première d'un opéra, est une pure mise en images du texte, avec une conception cinématographique ultra-réaliste de la lecture d'une histoire écrite deux siècles plus tôt. Alors, et visiblement au grand plaisir d'une grande partie du public au regard de ses chaleureux applaudissements aux saluts, nous est présenté à l'Acte I une forêt de bouleaux avec un tapis de feuilles mortes, qu'on se prend à compter tant on s'ennuie devant la faiblesse dramaturgique. Ce décor de Michael Levine, déjà collaborateur de la mise en scène de Carsen au Met (revue depuis à Genève et Rome), évolue ensuite vers un classique tableau enneigé, puis dans une salle de bal de palais.
Il faut avouer que dans les costumes d'époque d'Annemarie Woods, avec ses pistolets à pétards, la scène du duel offre une certaine élégance. Élégance que l'on aurait aimé retrouver dans la danse bien faiblement chorégraphiée (Sophie Laplane) au bal de l'Acte III. Mais ne peut-on pas offrir dans une nouvelle production une vision plus fraiche et contemporaine, plutôt qu'un simple divertissement ? L'ancienne de Willy Decker fonctionnait déjà bien pour cela à Bastille.
Au moins, si la distribution nous permettait de retrouver l'intérêt des dernières reprises parisiennes, pourrait-on maintenir l'esprit éveillé. Malheureusement, si personne ne démérite, aucun protagoniste ne passionne non plus dans le chant. Quand on se rappelle comme Anna Netrebko s'était vu reprocher par certains sa prestation de 2017, on rêverait de l'avoir à nouveau en ce soir de première, surtout lorsqu'on entend sa facilité à transcender Amelia le lendemain à Bastille dans Le Bal Masqué de Verdi. À l'inverse, la Tatiana de Ruzan Mantashyan correspond parfaitement à ce que l'on attend physiquement du rôle, mais la voix sans grand volume ne trouve aucune modulation dans la grande salle de Garnier, et la clarté perçue auparavant chez elle dans ce rôle ne trouve presque aucun éclat ici sous les lumières d'Alessandro Carletti. Anecdotique par son traitement scénique, la lecture de la lettre est oubliée au moment même où elle s'achève, tandis que son amant traite toutes ses parties de la même manière.
Très loin de la force d'un Mattei en 2017 à Paris ou d'un Maltman la même année à Vienne, sans parler d'Hvorostovsky qui enregistrait le rôle il y a 33 ans avec Bychkov (alors avec l'Orchestre de Paris), Boris Pinkhasovich ne fait que chanter bien et d'une voix pleine un Onéguine avec lequel il meurt sans faire passer la moindre émotion. Heureusement, le Prince Grémine d'Alexander Tsymbalyuk rehausse le 3ème acte d'un air impeccable, de même que le Lensky de Bogdan Volkov touche vraiment dans le sien auparavant. Mais pourquoi, dans une salle française, proposer le ténor germanique Peter Bronder pour chanter en français l'air de Monsieur Triquet ? Au moins, les femmes convainquent plus, à commencer par Madame Larina offerte à une Susan Graham qui n'a rien perdu de sa classe de diva quand elle est en scène. L'Olga joyeuse de Marvic Monreal fait un beau pendant à Tatiana, bien accompagnée aussi par la Filipievna attentionnée d'Elena Zaremba.
Le Chœur de l'Opéra de Paris préparé par Ching-Lien Wu s'en sort bien au bal, mais manque vraiment de ferveur dans le chant comme dans ses applaudissements à sa première scène. Quant à Semyon Bychkov, fraichement nommé directeur musical des lieux mais encore ici en tant qu'invité, on se demande pourquoi il dirige aussi lentement l'Orchestre de l'Opéra national de Paris. Très délié, le matériau est souvent ralenti par celui avec lequel nous nous entretenions il y a 8 ans déjà autour de la possibilité de réenregistrer l'œuvre. Cette conception est à l'avantage d'airs comme celui de Lensky, mais au détriment de toutes les scènes de groupe et de la trajectoire globale, qui manque de flamme. Finalement, on assiste à un soir de première qui n'aurait mérité d'être qu'un bon soir de reprise, avec une mise en scène qui pourrait avoir été créée en même temps que l'opéra, il y a presque 150 ans !