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La modernité atemporelle des Indes galantes par Sidi Larbi Cherkaoui

Pour son premier Rameau, le Bayerische Staastoper s’inscrit dans la veine dépoussiérante de la partition lyrique la plus célèbre de son auteur. Hélas, le plaisir de l’oreille s’avère inversement proportionnel à celui de l’œil, qui erre entre un judicieux foisonnement humaniste et une réalisation scénique problématique.

Opéra-ballet à l’origine, Les Indes Galantes abandonne peu à peu son statut de « comédie musicale » pour celui de véritable opéra aux êtres de chair et de sang. Faut-il pour autant le confier à un chorégraphe ? La vision de Laura Scozzi pour Toulouse, en 2012, a fait répondre par l’affirmative. L’on sera plus circonspect avec , qui a récemment réussi un coup de maître à Bâle avec Satyagraha. L’opéra cosmique de Philip Glass, avec son livret en sanskrit et ses volutes hypnotiques, semblait écrit pour le style de sa compagnie Eastman. Avec Les Indes Galantes, où il s’agit de raconter une histoire, et même quatre, il en va tout autrement ! Au crédit de la thèse du chorégraphe-metteur en scène (« le civilisé est parfois primitif, l’ailleurs est ici »), est à mettre la bonne idée de relier les quatre scénarios de Fuzelier : l’Amour passe de dame-pipi des relations amoureuses à Zaïre ; prêtre homophobe, Huascar convole en juste noces au final avec Valère délaissant Émilie pour devenir Tacmas, Adario apparaît dès le Prologue…

Prologue où, dans une salle de classe, une maîtresse enseigne les valeurs européennes à des bambins qu’un sergent-recruteur, ironiquement travesti, viendra pervertir. Suivent une église, un musée, avant que ces trois temples du savoir ne laissent place à une cour de prison meublée d’une tente de réfugiés. C’est beaucoup demander au décor unique d’, en fait un gymnase tout en déni esthétique, surmonté des palmes dispensables d’un ventilateur géant, et meublé de vitrines manipulées jusqu’à la nausée. La tempête du Turc généreux (où déchaînait la magie du théâtre) se rabat sur l’économie d’un seul danseur. Eastman, omniprésente, prend en charge l’ameublement (on passe beaucoup la serpillière dans ces Indes) et les exercices d’impro (interminable, car peu inspiré Ballet des Fleurs). La Danse des sauvages, culminant en pugilat désespérant, ne raconte pas grand-chose (là encore, on regrette ). Le finale parviendra presque à recoller les morceaux bien épars d’une conception souvent laborieuse au fil de laquelle même la caméra d’Andy Sommer peine à trouver sa place en proposant d’aberrants plans vus du ciel, dévoilant indiscrètement les coulisses où patiente le décor de l’entrée suivante.

fait sonner l’Orchestre du Festival de Munich et le Balthasar-Neuman-Chor de Freiburg comme les meilleurs spécialistes du genre. On n’aura que des lauriers à décerner à des chanteurs très engagés jusque dans la sollicitation chorégraphique. Délicieuses, et Elsa Benoît ne le cèdent en rien à qui gratifie Hébé de quelques ornements virtuoses et , aussi touchante dans son effort palpable de maîtriser le français qu’elle le fit pour l’anglais de Fairy Queen à Vienne. Même bonheur du côté masculin avec les toujours stylés et (broutilles que le grave d’Huascar pour celui-là, comme l’aigu de Valère pour celui-ci), l’impeccable et si amusant en Carlos et Damon, et même les plus méconnus (Osman et Ali), John Moore (Adario) et Goran Juric (Bellone).

Plutôt que cette lecture qui a enthousiasmé, nous dit-on, le public du Festival d’été de Munich 2016 (à moins que ce n’ait été la découverte d’une œuvre irrésistible de bout en bout ?), on préférera revenir à la divertissante version Christie/Serban, et surtout à la géniale version Rousset/Scozzi qui semble devoir dominer la vidéographie pour longtemps.

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