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La Côte Saint-André 2018, Sacré Berlioz, sacré festival

Intitulé « Sacré Berlioz », le festival encense cette année la production sacrée du compositeur. Il est aussi l’aboutissement des dix années du patient travail de son directeur, Bruno Messina, parvenu à rendre à la France un de ses plus grands compositeurs, mais, plus fort encore, à nous faire entendre du Berlioz partout.

Cela commence avec le visage même, assez berliozien, de Philippe Bianconi. Dans la cour du Château Louis XI, le grand pianiste français, avec une pédagogie de sherpa, revisite le difficile Schumann en une série de quatre concerts d’une bouleversante hauteur de vue (le vendredi sur le thème de la variation, le samedi sur celui de la grande forme), d’une impeccable et tranquille technicité.

Une Création berliozienne

Cela se poursuit le soir avec La Création « berliozienne » de . Le chef-d’œuvre le plus spectaculaire de Haydn n’a rien d’un intrus dans une manifestation dédiée au grand Hector, tant la lecture orchestrale que l’impressionnante cheffe française tire de son joue la modernité d’une œuvre qui aspire, dès son rebélien Chaos initial, à s’extirper des canons classiques, en louchant vers l’avenir, notamment celui des traits d’orchestration les plus saillants de moult partitions du grand compositeur français : graves très présents d’un gracieux trio de contrebasses, contrebasson rugissant comme certain trombone de La Damnation de Faust, vents et bois prompts à faire entendre leur singularité, timbale parfaitement sertie dès l’accord initial et indéfectible dans le grandiose des crescendos et des conclusions. La lecture, précise et discursive, pratique l’art de la pointe sèche (l’accompagnement de « Die Nacht die verschwand… »), mais n’évacue pas la gourmandise des climax (l’avènement du soleil). Le Chœur est léger et réactif. Un merveilleux trio de solistes : , un Uriel qu’on devine Tamino idéal, Rafael Fingerlos, baryton-basse dont la légèreté l’emporte sur un léger déficit du registre grave, la figure de proue d’une radieuse , toute de lumineuse mélancolie. L’œuvre file à une allure qui aurait pu se priver d’entracte. Rappelons qu’elle avait bénéficié, à la Seine Musicale, de la vision de La Fura dels Baus. appartenant à cette catégorie de chefs « magnétiques », on se dit qu’a dû être délicat pour l’auditeur le dilemme d’être tenté de regarder la fosse plus que de raison. Celui de La Côte Saint-André peut goûter tout à loisir le geste de cette belle artiste face à une Création haute en couleurs, donnée ici, comme à Beaune un mois plus tôt, dans sa version de concert, et dont la version scénique (à paraître prochainement en DVD) enchanta New York en début d’été.

L’Enfance du Christ, enfin !

Le lendemain, c’est le tour du Berlioz délesté de ses « feux et tonnerre », celui de L’Enfance du Christ, ce bijou intimiste gorgé de merveilles mélodiques (toute La Fuite en Égypte) et de trouvailles orchestrales de la plus haute inspiration (le Trio pour deux flûtes et harpe). Dans l’acoustique du Château Louis XI, l’oreille met un temps à discerner certains détails sourdre du silence (le tout début de la Marche nocturne) et se demande d’abord où sont les graves si chers aux berlioziens. Mais , qui réalise ce soir son rêve de monter L’Enfance du Christ à la tête de son Orchestre de Chambre Nouvelle-Aquitaine, parvient progressivement à reconstituer la séduction délicate et la spiritualité sincère de la grande variété des tableaux (très bel effet de spatialisation du Chœur d’Anges invisibles) de cette Trilogie sacrée beaucoup trop méconnue en dehors de son canulardesque Adieu des bergers à la Sainte Famille (le facétieux Berlioz avait confondu ses détracteurs en créant cette pièce sous le faux nom de Pierre Ducré !).

émeut en profondeur malgré quelques aigus un peu tirés que l’on mettra au crédit de son portrait fouillé et des plus sensibles d’un Hérode déchirant et déchiré. Plus loin, l’excellent acteur qu’il est aussi saura se métamorphoser en un remarquable Père de famille. Le Chœur de l’Orchestre de Paris, très bien préparé par , fournit un Centurion affirmé et un Polydorus qui l’est un peu moins. et Frank Lopez sont Marie et Joseph, elle d’une fraîcheur avec juste ce qu’il faut de second degré, lui d’un digne engagement vocal, bien que pas immédiatement compréhensible. L’impeccable récitant d’Eric Huchet interdit d’emblée tout procès en mièvrerie. La douceur infinie de son émission bouleverse au moment du passage de relais à l’apaisant chœur final a cappella venu boucler la boucle aux confins du silence des âmes. Le rêve d’un chef devenu soirée de rêve.

Des Vêpres de la Vierge pour tous

Programmée au motif qu’elle est la première grande œuvre sacrée de l’histoire de la musique, même si Berlioz ne l’entendit jamais, la gigantesque œuvre mariale de Monteverdi (encore plus longue ce soir) vaut au festival une de ses soirées les plus mémorables. Sobriété intrigante de sa tenue de scène (ni frac ni costume, seulement un pantalon, ses bras nus émergeant d’un maillot de corps noir), brasse en sportif les notes d’une partition qu’il semble posséder par cœur face à des instrumentistes et des chanteurs qu’il semble admirer. , apprend-on, ne fait rien comme tout le monde. Grand bien lui en prenne car c’est tout le monde (même le néophyte toujours inquiet des codes de la musique dite classique) qui fait un triomphe à sa nouvelle version des Vêpres de la Vierge. C’est, au-delà de l’adjonction hypnotique d’une danseuse (, déjà vue avec Saburo Teshigawara sur du Bach), ou d’un jeu d’orgue issu des ténèbres, la force de persuasion de la partition revisitée par la qui l’emporte. L’auditeur (re-)découvre le chef-d’œuvre de A à Z. Son Laetatus sum, avec cette étonnante façon de faire ressortir la basse obstinée, sonne comme une chanson pop qu’on écoutera en boucle, son Ave Maris Stella envoyé depuis la salle avec un chef montrant sa face cachée, sa lancinante Sonata sopra Maria avec une sise en fond de scène soutenue par d’impalpables consœurs est un moment de suspension quasi-cosmique. En plus de l’intelligence d’une spatialisation qui joue avec l’acoustique d’un lieu où l’on croyait avoir tout entendu, fait flirter sa version avec ce qu’on appelle les musiques du monde. Le début, avec cette façon immédiatement (sur)prenante de pousser les voix à l’engagement total, fait songer aux polyphonies corses. Le chant d’ prolonge l’étonnement en propulsant le grégorien original vers une certaine mondialisation vocale, tandis que les nombreux faux-bourdons dénichés par le jeune chef dans un Antiphonaire des Invalides du XVIIe siècle parachèvent cette entreprise de pur envoûtement. On devine combien sa démarche a trouvé écho chez l’ethnomusicologue qu’est aussi . Cette version excellemment chantée ( mais aussi une poignée d’hommes remarquables : , , , ) sera enregistrée à l’automne. Malgré la réputation de ses historiques consœurs (Harnoncourt, Gardiner, Garrido…), gageons que c’est sur celle de la que l’on aura envie de se précipiter désormais.

La revanche d’Hector

Après tant de splendeurs, on hésite à conclure en disant que le moment probablement le plus émouvant de ce voyage en Berliozie fut, sous le soleil dominical isérois, cette parade de plein air où la Symphonie funèbre et triomphale fut jouée dans son intégralité sous la baguette (en fait un sabre, plus visible) de Patrick Souillot, dans les rues de la Côte Saint-André. De la place à La Halle, au pied des fenêtres de la maison natale du compositeur, sous les applaudissements d’une foule nombreuse et armée d’appareils-photos. Sacré Berlioz, sacré festival et, serait-on tenté de dire, en salivant aux festivités du cent cinquantième anniversaire de la mort du compositeur (Acte 1 cette année, Acte 2 en 2019) que la ministre de la Culture Françoise Nyssen vient de lui confier : sacré Messina !

Crédits photographiques : © Bruno Moussier

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