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Le Prince Igor à l’Opéra Bastille : circulez, il y a quand même à voir !

Des informations qu’on avait pu glaner avant d’assister nous-même au spectacle, on était arrivée résignée, prête à fermer les yeux et ouvrir les oreilles pour occulter une laideur visuelle gratuite, comme on en voit tant de nos jours. Or, la mise en scène de nous a plutôt conquise.

Oui, c’est vrai, c’est moche à regarder, avec, comme il fallait s’y attendre, des costumes en treillis ou en guenilles comme c’est devenu la tradition. Mais la guerre est toujours moche, n’est-ce pas, même menée par un prince dans une Russie fantasmée. Les lieux nous promènent donc d’une église orthodoxe stylisée et toute dorée au premier acte, celui des espoirs et des traditions, à la datcha avec piscine et alcool à volonté d’un richissime oligarque uniquement occupé de sa jouissance. La deuxième partie partie est bien plus sombre. Dans un sous-sol sordide, le prince Igor et son fils Vladimir, capturés après la bataille, sont torturés selon des méthodes qu’on sous-entend tous les jours aux informations télévisées. Dans cette optique, il était difficile de conserver les parties concernant le refus du fils de suivre son père, et la fuite de ce dernier, de toutes façons plus complétées par Rimski-Korsakov et Glazounov que composées par Borodine lui-même. C’est ce qui permet un dernier acte qui se déroule sur une aire d’autoroute, avec une princesse Iaroslavna transformée en réfugiée avec ses valises, et une fin dérisoire menée par le  » petit peuple  » : le prince ne reviendra jamais. Nous voici plongés dans un désespérant XXIᵉ siècle, à regarder en face, même si c’est au fond d’un confortable fauteuil d’opéra et pas dans un Moyen-Âge de légende, qui était, qu’on ne s’y trompe pas, tout aussi cruel. Et dans cette vision qui donne à réfléchir, rien qui contrarie la musique ni même vienne infirmer le livret. La chorégraphie est en revanche sans intérêt.

La musique n’est pas tout à fait celle dont nous avons l’habitude, ce dont s’explique dans le programme de salle. Mais, si les coupures évoquées plus haut dans le troisième acte ne sont pas tellement manquantes, on a trouvé vraiment saugrenu le déplacement de l’ouverture en introduction du quatrième acte, car elle fait ainsi suite sans entracte aux magnifiques danses polovtsiennes, créant une sorte de suite orchestrale donnant hélas lieu à comparaison entre les deux morceaux.


La distribution réunie est de haut vol. Bien qu’initialement non prévu, est un Igor concerné, voire déchirant, spécialement dans son grand monologue du quatrième acte, rarement donné. incarne une Iaroslavna lumineuse, puissante et charismatique. Le Kontchak de est particulièrement terrifiant, tandis que la somptueuse Kontchakovna d’ nous fait fondre de bonheur vocal.

On aurait préféré, pour le prince Vladimir, un ténor un peu moins serré que celui de , mais il est vrai que les conditions de la mise en scène ne lui permettent guère de produire du beau son. Dmitry Ulyanov est un Galitski bien en situation, et , une jeune polovtsienne incroyablement fraîche.
Bien chantants et très présents scéniquement, Adam Palka, et Vasily Efimov nous renvoient à la grande tradition de l’opéra russe, car ils n’ont jamais autant ressemblé à Varlaam, à Missaïl et à l’Innocent de Boris Godounov.

Mais bien entendu, le personnage principal de cette fresque, c’est le peuple, et donc le chœur. Celui de l’Opéra National de Paris est absolument magnifique, violent, fiévreux. De même, sous la baguette de , l’orchestre conduit le public au délire lors des saluts.

La grève menaçant les représentations suivantes, nous n’avons qu’une demande : il faudra reprendre ce spectacle dans les saisons suivantes, vite !

Crédits photographiques : © Agathe Poupeney/Opéra national de Paris

En raison de la grève, la représentation du 7 décembre est annulée.

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