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El Prometeo à Dijon, résurrection, création et révélation

350 ans après sa création à Vienne, El Prometeo d’ ressuscite à Dijon grâce à un  chef mais aussi compositeur inspiré. 

On avait découvert le chef argentin en archéologue de chefs-d’œuvre (Il Diluvio universale et Nabucco, de Michelangelo Falvetti). On le découvre ici en compositeur. La musique perdue du troisième acte de l’opéra de Draghi est entièrement de sa main. Une musique de la plus belle inspiration, plus d’un spectateur, même parmi les non informés, s’étant déclaré saisi par la troisième partie du spectacle.

, né après la condamnation de Galilée, mort après la création de Didon et Enée, composa cet « opéra italien en espagnol » en 1669 à l’âge de 35 ans pour l’anniversaire de la Reine d’Espagne. Le chef argentin dit avoir puisé dans les Actes I et II le matériau de l’Acte III. Force est de reconnaître que la science et la passion qui sont les siennes lui permettent l’osmose avec l’inspiration de cet opéra post-cavallien. Pour preuve, parmi tant d’autres, la musique bouleversante qu’il offre à Arachné, et qui permet à ce personnage d’abord secondaire de faire jeu égal avec les stars de l’intrigue, ou encore celle des ritournelles articulatoires, d’une prégnante beauté.

Dans la fosse l’ensorcelante et ses invités de marque (deux clavecins, archiluth, cornet, saqueboutes, harpe, théorbe, percussions, deux clavecins…) dispense un souffle de plus en plus prenante au fil de la soirée. Le (décidément un des meilleurs du moment) en émerge aussi pour de trop brèves interventions. Sur le plateau évoluent, en espagnol, quelques pointures du chant baroque : la Thétis sensuelle (apparition dans un coquillage de néons) de la fidèle , le Prometeo puissant et subtil de , la Nisée de , si touchante qu’elle finira par toucher Prométhée lui-même, le Mercure gracile (et en trottinette bien sûr) de , le Satyre virevoltant (et au langage parfois vert comme chez Cavalli) très pré-Papageno de , les impeccables et , respectivement Arachné et Pandora, le solide en Nérée, les probes et en Hercules et Pélée. Une mention toute spéciale à la somptueuse Minerve d’ : la voix de cette chanteuse a beaucoup évolué depuis sa lumineuse apparition dans le David et Jonathan d’Aix en 2012, qui pare ce soir sa grâce coutumière d’une impressionnante opulence. Seul détonne, bien qu’annoncé comme « tonnant », le Jupiter un peu limité d’. Juste revanche envers un « héros » qui n’en finit pas, opéra après opéra (La Calisto, Platée…) de déstabiliser l’amour des hommes, lequel finit par l’emporter dans le livret que Draghi a tiré de la pièce de Calderón.

Dans l’opéra, Prométhée n’est plus le Titan originel mais un homme à la recherche de l’amour. L’intervention des dieux le mènera jusqu’à folie créatrice, mais aussi à la rédemption. Puni pour avoir voulu imiter les dieux en dérobant la lumière solaire source de vie, et une fois ses entrailles dévorées (comme dans la légende) par deux vautours (ici deux sbires en noir aux sinistres circonvolutions), c’est un nouvel homme qui s’avance vers Nisée dans un superbe et trop bref duo qui nous conduit tout près de certain Pur ti miro monteverdien.

Dijon avait imaginé El Prometeo en version semi-scénique. Nous avons eu à la fois plus et moins que ce que le merveilleux travail musical d’Alarcón méritait. Sa mort subite en février dernier empêcha le metteur en scène argentin de conclure son travail. En quelques mois seulement, et avec le défi d’un planning de répétitions drastique, , qui fut assistant de Denis Podalydès (La Clémence de Titus) ou Ivo Van Hove (Les Damnés) eut fort à faire à partir des notes du disparu dont il souhaitait bien sûr respecter « les dernières volontés ». De Tambascio, il reprend notamment les idées sur le galvanisme, héritées du Frankenstein de Mary Shelley, ce qu’annonce la très belle carcasse mi-humaine, mi-poisson inscrite sur le rideau de scène. La superbe toile peinte d’un infini marin, un laboratoire aux expériences animalières façon Alien Covenant de la célèbre saga : les tableaux, rehaussés d’un esthétique liseré de néons, sont toujours très beaux, mais parfois un peu longuets et il nous est arrivé en plus d’un endroit de songer à ce qu’aurait fait dans un tel cadre la folie chorégraphiante d’un Barrie Kosky en lieu et place de cette direction d’acteurs bien sage (entrées et sorties) ou carrément naïve (la banalité improvisée des chorégraphies). Les costumes, mélange d’antique et de contemporain, sont prudents et peu bienveillants (peut-être est-ce volontaire) envers les dieux masculins. Le levier installé en bord de fosse, et seulement actionné au finale par Satyro pour couper le courant, est un peu la métaphore d’un spectacle qui promettait davantage. Le résultat d’ensemble s’avère néanmoins miraculeux d’élégance visuelle.

À la fin, prend la parole pour saluer tout en rappelant les conditions d’élaboration particulières d’un spectacle qui a failli ne pas voir le jour, puis demande à son (rejoint par les solistes) de reprendre l’hymne final en présence de la famille de . Un moment fort qui sera prolongé par une prochaine parution discographique.

Crédits photographiques : © Gilles Abegg Opéra de Dijon