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Denis Podalydès emmène Titus à la Comédie Française

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Paris.Théâtre des Champs-Élysées. 12-XII-2014. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : La Clémence de Titus, opéra seria en deux actes sur un livret de Caterino Mazzolà d’après Pietro Metastasio. Mise en scène : Denis Podalydès. Décor : Eric Ruf. Costumes : Christian Lacroix. Chorégraphie : Cécile Bon. Lumières : Stéphanie Daniel. Avec : Kurt Streit, Titus ; Karina Gauvain, Vitellia ; Julie Fuchs, Servillia ; Kate Lindsey, Sextus ; Julie Boulianne, Annius ; Robert Gleadow, Publius ; Leslie Menu, Bérénice. Chœur Aedes (direction Mathieu Romano) et Le Cercle de l’Harmonie sous la direction de Jérémie Rhorer.

LA CLEMENCE DE TITUS - Confiée par le TCE à , la nouvelle production de la Clémence de Titus de Mozart, par-delà ses défauts, apporte une pierre salutaire à la reconnaissance de cette oeuvre.

La Clémence de Titus est l’exact opposé du Couronnement de Poppée. À la monstruosité de celui-ci s’oppose la volonté de lumière de celui-là. L’opéra de Mozart est l’éloge de la bonté. C’est un fait rare dans le monde lyrique, lieu privilégié des pires turpitudes.
Que les têtes couronnées de la création en 1791 s’y fussent ennuyées ne peut s’expliquer que par un manque d’empathie humaine ou par le sujet de l’œuvre elle-même qui, 2 ans après la Révolution française, disait si bien le vacillement des trônes. La Clémence est la suite logique de la Flûte, Titus le jumeau de Sarastro. Les idéaux maçonniques de Mozart innervent les préoccupations du héros en but à la violence naturelle de l’Homme abonné à ce qui semble être le vice de forme de sa nature. L’instrumentarium fait de même avec ses allers simples vers les tréfonds de l’âme via les sublimes interventions du cor de basset ! Controns donc l’impératrice Maria Luisa : si l’on aime la Musique et l’Homme, on ne s’ennuie jamais à la Clémence de Titus, chant du cygne inspiré de bout en bout.

L’action romaine est transposé par Podalydès avec une belle élégance dans le huis clos d’un hall cossu d’ hôtel ou d’une préfecture des années 30. Un magnifique salon de bois vermeil, et dont les hautes portes s’ouvriront sur d’autres salles, sera le lieu de toutes les menaces. Le Gouvernement d’une époque troublée s’est réfugié là. Un prologue muet très Comédie Française déclame la fin de Bérénice. Le fantôme de cette dernière flottera là de temps à autre, visible de Titus seul, bien sûr. Une domesticité inquiète autant qu’attentive à tous les enjeux du quintette de héros, glisse entre les hautes colonnes de bois (seuls vestiges de leurs consœurs romaines ?) en un va-et-vient continu qui s’épurera peu à peu. La direction d’acteurs est précise, rehaussée par la belle déclinaison chic des costumes de . L’utilisation du chœur est remarquable, de la première entrée de ce dernier jusqu’au sublime ensemble avec Titus à l’Acte 2. Les rapports entre les personnages sont idéalement fiévreux dans cet espace un moment envahi par une fumée un peu chiche.

LA CLEMENCE DE TITUS -

Hélas, il faut convenir que ce travail rigoureux est plombé par un choix de distribution qui fait tache dans la très convaincante ordonnance. Même si a eu la belle idée de faire de la star de la partition une star tout court, son incarnation fait très vite long feu : à aucun moment la Vitellia de ne parviendra à être crédible dans sa manipulation d’un Sesto dont l’amour ne pourra dès lors être qu’incestueux. Ce dernier, incarné par la sublime , longiligne androgyne aux mouvements de félin, bute régulièrement sur une partenaire en roue libre, abonnée à l’hystérie la plus caricaturale (Podalydès n’aurait vraiment pas dû conserver de très scolaires rires alla Clytemnestre hors de propos dans un tel contexte). Même le costume de ne sera d’aucun secours. La différence d’avec la star callassienne incarnée par Rosalind Plowright dans la mise en scène de Pierre Stroesser à Lyon dans les années 80 est abyssale. À Paris, le malaise de la chanteuse est même audible au cours d’un premier air qui glace par l’instabilité de tous les registres. L’irrésistible trio avant l’incendie du Capitole sera heureusement bien meilleur. Et « Non piu di fiori » touchera enfin. Comme si la bonté du souverain convoité avait infusé jusqu’aux cordes vocales.

Ailleurs c’est un bonheur sans mélange. Avec l’envie de défendre d’abord le Titus aux paisibles aigus solaires du vétéran mais très séduisant , constamment émouvant. Sans démonstration de force, le merveilleux confident est là tout simplement, comme un véritable ami.

Les chanteuses sont à tomber : belle rondeur vocale de l’Annio de , impeccable Servilia de qui parvient à exister malgré la brièveté de ses courtes interventions avec un chant d’une grande intériorité aux antipodes de sa Ciboulette. Enfin, celle qui brûle littéralement les planches, le Sesto de  : travesti ultra-crédible, son beau mezzo, dont l’indiscutable investissement berliozien buta quelque peu sur la projection du français de ses récentes Nuits d’été à La Côte-Saint-André et à Besançon, convient en revanche parfaitement à l’italien.

L’oreille sort de même gâtée par le naturel de la direction fiévreuse autant que fluide de à la tête de son Cercle de l’Harmonie. Autorité renforcée par le choix du piano forte, plus prenant, selon nous que le clavecin. Le , très impliqué, fait forte impression dans les bijoux que lui a réservés le compositeur. Sur les Ah! tranchants lancés lors de l’incendie du Capitole, on le croirait sonorisé avant de s’apercevoir que Rhorer les a placés dans la salle : puissant !

L’enfer c’est les autres, paraît-il. Mozart nous dit que ce peut être l’inverse.
Bien davantage Comédie française que véritable choc lyrique (pour cela il faut par exemple se précipiter sur le Hansel et Gretel de Mariame Clément repris au même moment à Garnier), la plongée au cœur de la bonté humaine de la Clémence de Podalydès est néanmoins un sobre et beau huis clos.

Crédit Photos: Vincent Pontet

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Paris.Théâtre des Champs-Élysées. 12-XII-2014. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : La Clémence de Titus, opéra seria en deux actes sur un livret de Caterino Mazzolà d’après Pietro Metastasio. Mise en scène : Denis Podalydès. Décor : Eric Ruf. Costumes : Christian Lacroix. Chorégraphie : Cécile Bon. Lumières : Stéphanie Daniel. Avec : Kurt Streit, Titus ; Karina Gauvain, Vitellia ; Julie Fuchs, Servillia ; Kate Lindsey, Sextus ; Julie Boulianne, Annius ; Robert Gleadow, Publius ; Leslie Menu, Bérénice. Chœur Aedes (direction Mathieu Romano) et Le Cercle de l’Harmonie sous la direction de Jérémie Rhorer.

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