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Jean-Philippe Collard dans un programme Bach selon Busoni

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« Plein Jeu ». Johann Sebastian Bach (1685-1750)- œuvres d’orgue dans des transcriptions pour piano de Ferruccio Busoni (1866-1924) : prélude et fugue en ré majeur, BWV 532; toccata, adagio et fugue, BWV 564; choral  » Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ » BWV 639; prélude et fugue en mi bémol majeur, BWV 552; choral Nun Komm’ der Heiden heiland BWV 659; toccata et fugue en ré mineur BWV 565. Jean-Philippe Collard, piano Steinway, modèle D-274. Un disque La Dolce Volta. Enregstré en la grande salle de l’arsenal de Metz, du 22 au 25 avril 2024. Textes et interview en français, anglais et japonais. Durée : 68 minutes 29

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Pour , ce disque consacré aux transcriptions de par ressemble à un point d'aboutissement, une cime gravie avec humilité mais « en pleine conscience » au terme d'un parcours dont on croyait pourtant avoir balisé chaque versant.

Dans l'entretien liminaire accordé à notre confrère Stéphane Friédérich, le pianiste français confesse avoir peu fréquenté le Cantor, tant au concert qu'au disque. On y découvre, derrière l'assurance du maître, les souvenirs de conservatoire chez Mme van Barentzen et, surtout, les échos dominicaux d'un père organiste qui le « drillait » face à ce répertoire sans concession, sculptant dès l'enfance son sens de la polyphonie et de l'équilibre des voix.

Le discophile sourcilleux se souviendra pourtant d'une incursion chez EMI-Warner il y a quatre décennies : des concertos pour plusieurs pianos aux côtés de Michel Béroff, Gabriel Tacchino et Bruno Rigutto. L'élégance intrinsèque des solistes y luttait alors contre un Ensemble Orchestral de Paris bien routinier sous la baguette de Jean-Piere Wallez.

Si Warner l'avait jadis cantonné à un pré carré français — non sans quelques incursions magistrales chez Rachmaninov ou de fertiles dialogues chambristes —, a trouvé chez La Dolce Volta l'écrin d'une seconde vie discographique. Pour cet album intitulé « Plein Jeu », il s'attaque au troisième volume de la Bach-Gesammelte Ausgabe de Busoni (les Übertragungen) publiée en 1920. Choix éditorial fort : exit la Chaconne violonistique, le programme se concentre exclusivement sur les pages initialement dédiées au « Roi des instruments ».

L'enjeu est de taille : opérer la translation du temple vers la salle de concert sans céder à la vaine brillance. Pour ce faire, Collard bénéficie d'un réglage au millimètre de son instrument et d'une prise de son de Jean-Marc Laisné (à l'Arsenal de Metz) qui réussit le tour de force d'être présente sans dureté, rendant justice à l'empan généreux requis par Busoni.

Dès l'exorde du Prélude et fugue BWV 532, Collard installe une puissance symphonique, presque tellurique, héritière de Liszt mais d'une probité textuelle exemplaire. Le piano résonne pour lui-même, refusant de mimer servilement l'ombre du buffet d'orgue, tout en déployant une science stupéfiante de l'étagement des plans. L'effet « cathédrale » est saisissant de majesté, le pianiste rendant hommage à l'architecture monumentale de ces pages tout en restituant les surprises harmoniques propres au Stylus Fantasticus. Sa gestion de la registration digitale impressionne par sa netteté, notamment dans la Toccata du Triptyque BWV 564, dont la coda se veut jubilatoire et conquérante, avant un Adagio au recueillement intime et une fugue à l'agogique bondissante.

Nous sommes toutefois plus réservés sur le diptyque monumental de la Clavierübung III, le célèbre Prélude et fugue en mi bémol majeur BWV 552. Cette œuvre « trinitaire », prise dans des tempi extrêmement étales (près de dix-huit minutes !), semble ici manquer de naturel dans son élan. La quête de puissance sonore nous paraît cette fois brider la fluidité et la logique des enchaînements dramatiques du prélude — véritable forme-sonate à trois thèmes avant la lettre. La triple fugue finale, assez étalée dans une pulsation à quatre temps en lieu et place d'un c barré plus fluide, peine à décoller malgré un savant dosage des écheveaux polyphoniques les plus complexes. Mais que c'est « grand »!

Cette impression mitigée se prolonge au gré des deux chorals, piliers de la discographie. Si Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ (BWV 639) est impeccable de contrition piétiste, le célèbre Nun komm' der Heiden Heiland (BWV 659) nous laisse sur notre faim. La progression de la ligne de basse, cette marche indéfectible, y est contrainte par des effets de rallentando un peu forcés. On cherche en vain la simplicité miraculeuse, dépourvue de tout pathos, d'un Dinu Lipatti (Warner), ou les clairs-obscurs un rien maniérés d'un Alfred Brendel (Decca) — sans même évoquer la sobriété monacale de Wilhelm Kempff dans sa propre transcription (DG).

Le récital se clôt sur une version enflammée de l'apocryphe mais indispensable Toccata et Fugue BWV 565. Collard y mêle avec habileté l'héritage romantique et un éclairage plus objectif, typiquement busonien. Malgré quelques œillades un peu faciles et des effets de manche appuyés dans la fugue, cette conclusion s'avère grandiose par sa sonore volonté de puissance.

Ce disque marmoréen laisse planer un doute : y aura-t-il une suite ? avoue, en fin d'interview, hésiter après un répertoire aussi intimidant, glissant le nom de Schubert comme une confidence. Mais ce Bach-Busoni demeure une somme impressionnante : le témoignage d'un immense pianiste affrontant ses propres racines pour enfin élucider, sous la plume de Busoni, les mystères de la polyphonie du Cantor. Malgré quelques minimes réserves, un disque admirable.

 

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« Plein Jeu ». Johann Sebastian Bach (1685-1750)- œuvres d’orgue dans des transcriptions pour piano de Ferruccio Busoni (1866-1924) : prélude et fugue en ré majeur, BWV 532; toccata, adagio et fugue, BWV 564; choral  » Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ » BWV 639; prélude et fugue en mi bémol majeur, BWV 552; choral Nun Komm’ der Heiden heiland BWV 659; toccata et fugue en ré mineur BWV 565. Jean-Philippe Collard, piano Steinway, modèle D-274. Un disque La Dolce Volta. Enregstré en la grande salle de l’arsenal de Metz, du 22 au 25 avril 2024. Textes et interview en français, anglais et japonais. Durée : 68 minutes 29

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