L’histoire d’Énée vue par Agostino Steffani à Francfort, une épreuve de patience
Que valent les opéras de Steffani ? En l'absence d'une vraie mise en scène, et avec une réalisation musicale insuffisante, on n'en sait pas plus après avoir vu son Amor vien dal destino.
Le lien d'Agostino Steffani avec Francfort est mince : il a certes passé toute sa carrière de compositeur en Allemagne, loin de sa Vénétie natale, c'est à Munich, à Hanovre, à Düsseldorf que ses opéras ont été créés, et sa carrière d'ecclésiastique (ordination épiscopale comprise) et de diplomate l'a surtout entraîné vers le Nord de l'Allemagne ; ce n'est que le hasard d'un voyage qui l'a fait mourir à Francfort (sa sépulture est toujours visible dans la cathédrale). Malgré cette destinée étonnante, on ne peut pas dire qu'il soit sorti de l'oubli aujourd'hui, malgré l'album que lui a consacré Cecilia Bartoli et l'enregistrement intégral de deux de ses opéras.
Amor vien dal destino (L'amour vient du destin), cet opéra au titre cryptique créé à Düsseldorf à la fin de sa carrière mais sans doute composé dans les années 1690, n'est autre qu'une version de L'Énéide, autour des noces d'Énée et Lavinia. Il a déjà été ressuscité au moins deux fois, par Philippe Herreweghe et par René Jacobs, hélas sans aboutir à un enregistrement : ce n'est pas cette troisième remise en lumière qui comblera ce manque. Si on s'ennuie autant dans le spectacle proposé par l'Opéra de Francfort, c'est peut-être aussi un peu la faute du librettiste et du compositeur, mais on attendra une meilleure occasion pour s'en convaincre ; il ne fait au contraire aucun doute que le metteur en scène R. B. Schlather et le chef Václav Luks, eux, en sont à égalité les principaux responsables.
Avec Bernhard Loebe, le directeur de l'Opéra de Francfort depuis 2002, on connaît la musique : il offre un répertoire d'une diversité sans exemple, avec un véritable sens de l'exploration ; en échange, il faut accepter non seulement la quasi absence de stars, mais aussi une bien moindre ambition en matière de mises en scène – l'inverse exact de l'opéra de Munich par exemple. Ici, tout de même, cette logique trouve ses limites : ce qui nous est donné à voir n'est pas du niveau d'une mise en scène professionnelle. L'Américain Schlather a beaucoup mis en scène le baroque aux États-Unis, et c'est l'Opéra de Francfort qui l'a invité pour la première fois en Europe, en 2019 ; on ne comprend pas où toute cette expérience est passée dans ce spectacle. Le budget pour le décor n'a pas dû être très élevé : une pelouse inclinée constitue tout le décor, à peine varié au début de la deuxième partie par quelques flammes sortant du sol pendant deux minutes, et aucun accessoire ou presque ne vient tenter de créer un espace théâtral propice au jeu. La mise en scène consiste alors à faire courir les chanteurs d'un bout à l'autre de la scène, éventuellement en se jetant par terre à la fin de leurs airs ; aucun travail de construction des personnages n'est réalisé, aucune progression au cours de la soirée, aucune caractérisation de chaque scène. On peut bien lire les intentions du metteur en scène dans le programme : rien n'en est visible sur la scène.
C'est comme toujours à Francfort l'orchestre maison qui est en fosse, pour le baroque aussi bien que pour le grand répertoire, avec des résultats divers selon les chefs : avec Václav Luks, c'est la grisaille qui domine, peu importe les efforts du compositeur pour varier l'écriture orchestrale, peu importe la richesse du continuo mis en œuvre. Plus grave encore, le travail de préparation des chanteurs, qui devrait leur faire s'approprier leurs parties – texte et musique – apparaît bien sommaire, ce qui est particulièrement regrettable pour un opéra où les récitatifs sont si importants (on ne peut que rêver ce que René Jacobs avait pu faire avec la distribution qu'il avait réunie au Staatsoper de Berlin en 2016).
Seuls surnagent dans la distribution Margherita Maria Sala en Lavinia, grâce à son mezzo corsé qui donne un peu de force au texte, et Karolina Makuła dans le rôle le plus virtuose de la partition, ainsi que, dans une moindre mesure, un Énée solide en la personne de Michael Porter. Les autres ne font pas le poids, qu'il s'agisse de Daniela Zib en Giuturna ou de Thomas Faulkner en Latino, sans parler des deux personnages comiques que sont censés être Corebo (Pete Thanapat) et la nourrice Nicea (Theo Lebow), qui n'arrachent pas même un sourire.








