La Ribot dans Pavillon danse à Aubervilliers
Les Rencontres Internationales de Seine-Saint-Denis, sous le signe de l'Espagne, invitent Maria La Ribot, la papesse de la danse contemporaine et de la performance, dans Juana Ficción, à Aubervilliers.

Dans Juana Ficción, pièce créée pour le Festival d'Avignon en 2024 avec le chef d'orchestre espagnol Asier Puga, la danseuse et chorégraphe retrouve son complice, le danseur et comédien Juan Loriente, pour redonner vie à une figure féminine effacée de l'histoire. Dans la pénombre du plateau où le public, libre de mouvement, entoure sept solistes et les voix du chœur polyphonique, la performeuse apparaît, après une introduction où la musique s'élève seule, empruntant aux folia distinguées des XVe et XVIe siècle espagnol, interprétée par le Grupo Enigma.
Coiffée d'un cerceau-traîne de voiles roses fluides tels les filaments d'une méduse féerique portée par les flots, La Ribot glisse silencieusement dans le public, coursée par un grand escogriffe cagoulé qui dissimule son visage, inquiétant et déjà porteur de sombres augures. Elle, c'est Juana I de Castilla, reine de Castille au XVIe siècle, dite Jeanne la folle, empêchée de régner par son père pour des raisons politiques et qui fut internée dans la forteresse de Tordesillas, jusqu'à sa mort en 1555.
Au son d'un véritable voyage sonore d'une musique augmentée d'électronique du compositeur Iñaki Estrada, l'ombre-escogriffe fait de la danseuse sa chose. Juchée sur un tabouret, il l'habille de souliers rouge-sang vernis, un classique de tous les fantasmes, puis la regarde à distance s'agiter sur son tabouret dans un mouvement de vaine protestation. Il lui porte divers accessoires, des étoles de couleur vive ou blanche et un bracelet de grappes de raisin dont elle s'entoure, faisant surgir un biais Pedro Almodovar.
La danse tourne autour de l'orchestre et du public, dans une ronde où les voix de la Renaissance matinées d'électro intensifient le sentiment d'impuissance face à cette reine déchue, jusqu'à une rupture dans le temps. Le chœur des musiciens s'efface à l'annonce d'une projection vidéo, dont l'image s'affiche sur les écrans de téléphone. Sur une nappe de musique électronique bruitée, La Ribot, coiffée d'une résille noire austère, y déroule un solo sobre et épuré fait de buste et de bras flamenco spiralės.
Survient alors une nouvelle rupture : le groupe de musiciens se reforme tandis que l'incarnation de la reine et la figure grotesque de la mort sillonnent à vélo le public avec pour tout éclairage de scène leurs propres feux. On entend alors une nouvelle annonce en espagnol : « Van a caer en 20 segundos ». Les deux cyclistes chutent. L'émissaire de la mort se relève. La Ribot gît au sol, comme sans vie. L'ombre, pleine de sollicitude, ré-agence le corps comme pour un dernier voyage. Dans une grande pénombre, s'emparant d'un pot de glaise noire et penché avec attention au-dessus de la dépouille de l'insensée reine, l'envoyé du Styx s'acquitte solennellement de la tâche qui lui revient, recouvrir totalement la gisante de noir, tel un suaire, jusqu'à l'invisibiliser.
Dans le crépuscule qui s'installe, le public est libre de s'approcher de la scène, éclairée de la seule lumière rouge des catadioptres. Les éclats qui jaillissent de la matière qui recouvre bientôt tout le corps de la statuaire renvoient aux reflets somptueux des plus grandes cathédrales d'Espagne gorgées d'or, d'esprits célestes et de sacrifices. La mort veille sur le corps avec attention, les musiciens s'éloignent, laissant la bande son électronique s'éteindre elle aussi. Le public s'attarde, contemple la scène à loisir jusqu'à l'extinction du dernier reflet.














