À la Roque d’Anthéron, « Trois visions du sacré », ou le sacre du piano
Parmi les différentes « Nuits du piano » programmées au Festival de piano de la Roque d’Anthéron – ensembles de deux ou trois concerts consécutifs liés par une même thématique – c’est ce soir avec le thème du sacré que l’on met en parallèle Bach, Messiaen et Liszt. L’intention est alléchante, le résultat surprenant mais éblouissant.
C’est Claire désert, membre avec Nelson Goerner et Victor Julien-Laferrière de la nouvelle direction du Festival, qui a eu l’idée géniale d’une nuit du piano entièrement dévolue au sentiment du sacré. Voici à la suite l’un de l’autre un concert XVIIIe siècle avec Bach, un XXe siècle avec Messiaen, et un XIXe avec Liszt. Ceci permet de conforter ou de relativiser certains a priori qu’on pouvait avoir sur telle pièce ou tel compositeur, mais aussi de bien poser le questionnement de la soirée. Partons d’un postulat initial avec les mots un peu brutaux de Bossuet, « Dieu seul est grand », et posons les questions restant en suspens, c’est-à-dire comment décrire au piano cette grandeur indicible, et comment exprimer le sentiment humain face à une telle grandeur.
1e partie : Johann Sebastian Bach

La réponse de JSB est bien connue et a fait couler beaucoup d’encre. Son écriture extrêmement construite, son contrepoint inépuisable et sophistiqué, ses harmonies richissimes sont autant de descriptions des merveilles de la Création, et la micro-architecture de la plus humble de ses pièces est un reflet de l’architecture de l’univers. Ce soir, Claire-Marie Le Guay donne à fond dans ce que le piano permet d’exprimer de foi avec divers morceaux du compositeur. Le simple Prélude n°1 que tout le monde a joué est un acte d’humilité et de prière. L’Adagio du Concerto pour hautbois de Marcello réécrit par lui devient une longue mélopée, qui fait penser à une phrase de Michel Tournier : « Satan pleure devant la beauté du monde ». Tout ce qu’elle fait est magnifique, et répond, chaque pièce à sa façon, aux questions posées : les couleurs sonores (la Fantaisie chromatique !), les contrastes rythmiques, la longue méditation de la Sarabande (Partita n°1) puis la violence de la Gigue contribuent à illustrer différents aspects du pouvoir divin, et la petitesse du croyant. Même du Concerto Italien, qu’on pourrait croire un peu décoratif, Claire-Marie Le Guay arrive à faire une description déchirante de la souffrance humaine devenant peu à peu une expression de louange, joyeuse et lumineuse. Une vision de Bach très peu baroque, presque romantique, mais très juste et parfaitement inféodée au thème de la soirée.
2e partie : Olivier Messiaen

Dans les sept Visions de l’Amen, Messiaen décrit autant de voies intellectuelles et mystiques pour atteindre l’acceptation (Amen = ainsi soit-il). En confrontation, en répons ou en duo, les deux pianos tentent de décrire le mystère divin, interrogent l’infinitude du temps et de l’espace, avec force échos du Logos premier et scintillements de poussières d’étoiles. Les cadres d’écriture de Bach sont pulvérisés, et l’âme explore l’immensité. Michel Béroff et Marie-Josèphe Jude ont une longue intimité historique avec l’œuvre de Messiaen, une longue complicité personnelle, et comme dans leur récent enregistrement, délivrent une interprétation très fidèle à la sobriété des créateurs, Olivier Messiean et Yvonne Loriod. Peu de rubato, pas d’alanguissement hédonique, rien que l’exactitude de la partition et la brutalité nue, des frottements sonores comme des contrastes de nuances. La splendeur naît d’elle-même, cosmique, implacable, totalement épanouie dans l’acoustique admirable de la célèbre conque du parc du château de Florans.
3e partie : Franz Liszt

Tanguy de Williencourt donne de Liszt une lecture d’une fluidité exceptionnelle. Toutes les difficultés techniques fondent comme neige au soleil. Toutes les lumières, toutes les obscurités, toutes les profondeurs de champ, visuelles ou spirituelles, sont rendues avec une évidence admirable. Franz Liszt prie, admire, s’extasie, s’attriste, s’interroge, et finalement choisit l’amour dans son sublime Cantique d’Amour. Mais enfin, c’est toujours moi, moi, moi. Moi qui prie, moi qui admire, moi qui m’extasie… Après une telle confrontation avec Bach puis Messiaen, on est bien obligé de constater que Liszt ne parvient pas à dépasser les limites de son ego, malgré son aspiration profonde à la transcendance. A force de virtuosité, de contrastes violents, il questionne les évènements de la vie (Funérailles), ou les montagnes (Vallée d’Obermann), frappe aux portes du Ciel, mais celles-ci restent closes. Serait-ce que le romantisme a peu d’accointance avec le mysticisme ? Laissons à chacun son mérite. Liszt a si bien frappé aux portes, qu’elles s’ouvriront pour d’autres. Et Tanguy de Williencourt ne pouvait pas donner de ces différents morceaux de bravoure une vision plus virtuose, ni plus authentique, ni plus inspirée.
Chaque compositeur reste lié aux codes d’expressivité de son temps. Ce qui en revanche traverse désormais les siècles, c’est la splendeur et la puissance de ce magnifique instrument qu’est le piano. Capable de la plus infime modestie comme de la puissance démultipliée, à même d’illustrer le petit comme l’infiniment grand, en mesure d’exprimer les sentiments les plus fins comme les paysages les plus grandioses, il est effectivement un canal idéal pour formuler musicalement tous les sentiments liés à l’expérience du sacré. Dans ce sens-là, cette « nuit du piano » est brillamment démonstrative.
Crédits photographiques © Franck DENIS -Festival de piano de la Roque d’Anthéron 2026
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