Matthias Goerne chante Schubert à la Philharmonie de Paris
Maitre indiscutable dans l'art du Lied, Matthias Goerne, accompagné de Martin Helmchem au piano, exalte le triptyque schubertien le temps de trois concerts sur la scène de la Philharmonie de Paris.

Avec plus de six cents Lieder composés tout au long de sa vie, Franz Schubert accomplit la transfiguration d'un genre musical et littéraire dont Beethoven semblait avoir fixer les normes avec « An die ferne Geliebte » publié en 1816. Une production impressionnante qui met en parfaite adéquation la voix et le piano, ce dernier donnant à entendre, dans une étroite symbiose, ce que les mots suggèrent. Trois cycles se dégagent de cette énorme production : La Belle Meunière, Voyage d'hiver et Le Chant du cygne, un triptyque schubertien que Mathias Goerne partage aujourd'hui avec le pianiste Martin Helmchem (remplaçant de Danii Trifonov souffrant) pour une véritable leçon de chant, de poésie et de vie…
Voyage d'hiver : voyage au bout de la nuit
Il est de ces œuvres qu'on porte en soi et dont il semble impossible de se défaire, le Winterreise est sans doute de celles-là, aussi le baryton allemand, comme son Maitre Fischer-Diskau avant lui, remet-il une fois encore sur le métier ce cycle schubertien déjà maintes fois donné, sur scène comme au disque avec différents pianistes. Quatre années se sont écoulées depuis la composition des vingt Lieder de La Belle meunière, l'humeur s'est encore assombrie, le climat est devenu tragique. Ici, tout est consommé jusqu'à l'image même d'un avenir, ne laissant que de douloureux souvenirs parfois teintés d'ironie qui ponctuent une longue errance solitaire dans la glace et le froid… Composé en 1827, dans une période de doute et de santé chancelante, le Voyage d'hiver comprend vingt-quatre lieder composés sur des poèmes de Wilhem Müller (1824) dans lesquels le compositeur retrouve l'écho de ses souffrances intérieures. Ce cycle fut composé en deux temps correspondant à la publication des deux cahiers de poèmes de Müller : les douze premiers sont plus volontiers portés par la métaphore amoureuse et la nature consolatrice, alors que les douze suivants apparaissent plus profonds, plus métaphysiques et abstraits, s'appuyant sur une musique plus décantée et plus statique.
Ce Voyage d'Hiver est celui d'un jeune amoureux transi, dans tous les sens du terme : il vient de découvrir que la femme qu'il voulait épouser ne lui a pas été fidèle, alors il prend la route, seul, en hiver, ses larmes gèlent, il pense à la mort tout le temps, passe devant un ruisseau gelé, un corbeau le suit, il tombe sur un cimetière au lieu d'une auberge avant qu'un ambivalent joueur de vielle ne marque la fin du voyage…
En magnifique conteur, dans le chant comme dans la déclamation, Matthias Goerne nous livre de ce voyage au bout de la nuit une lecture bouleversante et habitée. Soixante-dix minutes de temps suspendu où chaque lied est une nouvelle étape dans l'anatomie d'une aliénation existentielle, alternant théâtralité saisissante et confidence intimiste. La gestique assez extravertie qu'on lui a souvent reprochée s'appuie sur des contorsions des membres, des regards éperdus et hallucinés vers le ciel, des mains éloquentes. La projection est large, la diction irréprochable, la prosodie millimétrée, l'ambitus étendu avec des aigus filés, un legato poignant et des graves bien timbrés égrenés sur une ligne de chant d'une ductilité confondante ; tout est, ici, mis au service de l'émotion et de l'expressivité exaltée par des accentuations du phrasé et des contrastes bien marqués. Si l'on peut parfois regretter l'absence du piano haut en couleurs de Danii Trifonov, Martin Helmchem, partenaire historique du baryton, se révèle, ce soir, un compagnon de choix dans ce voyage initiatique à rebours, par son soutien parfaitement symbiotique, tantôt bâton robuste sur lequel s'appuie le voyageur las, tantôt voix intérieure exprimant la douleur, le rêve, le drame, la détresse.
Gute Nacht ouvre la première partie du cycle dans la sobriété sur un rythme de marche où le piano de Martin Helmchen, assez réservé et lancinant, laisse la primeur à la voix. Au fil du parcours se tissent tout un réseau de résonances : la neige, la glace, le vent, les feuilles qui tombent, les corbeaux, les chiens grondants, les trompeurs feux follets, les paysages désertiques. Frühlingstraum fait la part belle au piano et à une joie illusoire avant que Der Wegweiser n'acte définitivement le renoncement. Plus intériorisée, nimbée de lumineuses et envoutantes ténèbres, la seconde partie retrouve un Matthias Goerne totalement investi par la douleur, pathétique par son chant halluciné avec un legato plus marqué qui atteindra son sommet dans Das Wirsthaus transformée en cimetière ; un dernier sursaut pré agonique Mut et les magnifiques Die Nebensonnen signent le début de la chute vers la folie avant que Der Leidermann ne marque la fin du voyage (ou le début d'un autre…) dans un émouvant apaisement où la musique elle-même s'éteint…Sublime !

La Belle Meunière : Une interprétation transgenre
Également composé sur des poèmes de Wilhem Müller, La Belle Meunière (1824) dépeint un climat bien différent, inspiré du même « Wandern », ce vagabondage si cher au cœur allemand, porteur d'une errance où la nature devient reflet de l'âme, tiraillée entre l'amour et la douleur. Mais, cette fois, c'est le garçon meunier qui nous conte ses déboires amoureux à la première personne, nous confiant ses désirs et ses peines dont la Belle Meunière ne sait rien… Sorte de confession nimbée d'une simplicité juvénile portée par une métrique claire et des mélodies simples immédiatement accessibles qui se déploient autour du thème du ruisseau, dont Matthias Goerne livre une interprétation enthousiasmante et originale, hors des standards du genre par sa théâtralité débridée, plus proche de l'opéra que du Lied. L'engagement scénique est stupéfiant qui simule une véritable mise en espace, soutenue, ce soir, par un piano particulièrement véhément, polychrome et expansif qui s'affirme en véritable partenaire du baryton. Le chant est toujours somptueux, habité et envoutant avec de surprenants effets musicaux (double voix dans Mein), le phrasé est très démonstratif, parfois chaotique, chargé de nuances volontairement exagérées (Träenenregen) et de couleurs (tendresse, espoir, colère, détresse, résignation, ferveur…) dans une alternance de puissance et de confidence dont le diptyque Die liebe Farge et Die böse Farbe sont d'éloquents exemples. Das Wandern et Wohin ouvrent le cycle sur les chapeaux de roue avec un piano tonitruant, dans un tempo très rapide qui n'altère en rien la diction. Der Neugierige impressionne d'emblée (avant d'autres qui suivront comme Morgengruss ou Des Müllers Blumen) par son magnifique legato. Mein et Jäger grondent de colère avant que Trockne Blumen n'acte la résignation, précédant le poignant épilogue (Des Baches Wiegenlied) où les glas répétés du piano se mêlent à la douceur du ruisseau dans les bras duquel la mort se fait consolation… Gute Nacht…
Le Chant du cygne : un faux cycle
Contrairement aux deux précédents Le Chant du Cygne n'est pas à proprement parlé un cycle conçu par Schubert. Il ne fut en effet jamais pensé comme tel ; c'est l'éditeur Tobias Haslinger qui, ayant reçu les cinq manuscrits de la main du frère de Schubert un mois après la mort du compositeur, décida de les faire paraître sous ce titre, les présentant comme « la dernière floraison de son noble art ». Il amalgame ainsi deux ensembles différents : d'un côté, sept lieder d'après des poèmes offerts à Beethoven par Ludwig Rellstab, que Schubert découvrira par le biais du secrétaire de son aîné ; de l'autre, six lieder d'après Heinrich Heine, lus dans les Reisebilder parus à Hambourg en mai 1826. Pour faire bonne mesure, Haslinger y ajouta un dernier lied, Die Taubenpost, composé par Schubert en octobre 1828, soit quelques semaines seulement avant sa mort. En ouverture de cet ultime concert du cycle Schubert, Martin Helmchen interprète la Sonate pour piano en sol majeur (1826) dont le pianiste donne une interprétation assez formelle, sans véritable ligne directrice, ne dégageant que peu d'émotion tout au long de quatre mouvements qui sollicitent un jeu pianistique varié : un Moderato initial hésitant entre drame (accords plaqués) et fantaisie (rythme pointé de la main gauche et guirlandes de la main droite) ; un Andante alternant épisodes de lumineuse douceur et de sombre violence ; un Menuetto tout en contrastes interrompu en son mitan par une berceuse, avant un Allegro final virtuose, envoutant et plein de fraîcheur. Si Martin Helmchen, au terme de ce concert, se révèle meilleur accompagnateur que soliste, Matthias Goerne reste, quant à lui, fidèle à son interprétation toujours aussi saisissante et originale (bien que clivante) par sa théâtralité débridée dont le potentiel émotionnel, ce soir, est sans doute quelque peu émoussé par l'absence de continuité narrative entre les poèmes de Rellstab et ceux de Heine. Parmi les temps forts de ce récital, on citera : Aufenthalt pour ses nuances, son atmosphère sombre et sa double voix ; Abschied pour son piano obsédant ; Der Atlas pour sa phénoménale puissance ; Das Fischermädchen pour son legato et la symbiose avec le piano, avant d'achever ce « cycle » sur un effrayant et halluciné Döppelgänger avec des silences habités à vous couper le souffle… Le guilleret Taubenpost étant donné en « bis ». Magnifique !
Crédits photographiques : © Caroline de Bon ; © Andreas Malkmus/ Alpha Classics
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