L’Arsenal en fête pour accueillir Grigory Sokolov
Sokolov est sans doute une découverte pour une partie du public, mais même les habitués de ces concerts le sentent : le pianiste russe est dans un grand jour.
Grigory Sokolov, depuis des années, joue le même programme partout en en renouvelant seulement la moitié chaque semestre : il en résulte parfois des juxtapositions inattendues, Byrd et Brahms, Bach et Chopin, Purcell et Mozart. Cette fois, au contraire, c'est la cohérence qui domine, du début à la fin de la carrière pianistique de Beethoven avec une prolongation schubertienne quelques années à peine. La cohérence du programme trouve ce soir son exacte correspondance dans la cohérence des choix interprétatifs de Sokolov, qui privilégie décidément la lumière, la clarté du discours, plutôt que le grand style romantique. La grande salle de l'Arsenal est tout sauf un écrin intime ; ce soir, pourtant, la délicatesse du son et cette manière unique de tout dire sans jamais insister placent les spectateurs pour ainsi dire en tête à tête avec la musique.
En première partie, il choisit d'enchaîner sans pause la rare Sonate n° 4 et les Bagatelles op. 126, qui ne sont certes pas un tube mais dont tous les mélomanes connaissent l'importance et la profondeur – le hasard veut que son précédent passage en Lorraine, à Nancy, faisait se succéder une autre sonate de jeunesse (la troisième) et d'autres Bagatelles (le plus hétérogène op. 119). Le premier mouvement de la sonate est plein de contrastes dynamiques, de surprises qui montrent le jeune Beethoven à la conquête de territoires nouveaux. Ce n'est pas cela, pourtant, qui intéresse Sokolov : sans déroger aux indications de nuances de la partition, il préserve une tonalité intime et un chant englobant qui rendent d'autant plus naturels, malgré des applaudissements intempestifs, la transition avec le deuxième mouvement, introspectif et toujours lyrique. Le troisième mouvement conserve la même fluidité, mais on sent mieux encore que dans ce qui précède à quel point la palette réduite, concentrée, que s'est choisie Sokolov est tout sauf un appauvrissement, que ce soit en matière de couleurs ou de sculpture presque spatiale du son, note par note plutôt qu'en grandes coulées
Les Bagatelles qui suivent sont certainement le moment le plus intense de cette soirée. Entre les deux œuvres, il s'est passé presque trois décennies, mais cette clarté haydnienne du chant est restée la même, en tout cas ici : on reste hanté par la beauté des couleurs dans l'aigu piano, par la poésie simple du travail mélodique, ce qui n'exclut ni les contrastes, ni la fermeté là où la ligne se fait plus affirmative.
Après l'entracte, Sokolov propose une interprétation de la dernière sonate de Schubert qui puise aux mêmes sources. Comme dans l'enregistrement de 1992 qu'avait édité Naïve il y a longtemps, le pianiste prend son temps, mais l'ensemble est constamment tenu, sans alanguissements inutiles : le premier mouvement naît du silence, prend progressivement forme et rythme, avec une ampleur du discours qui naît de la partition et contraste avec les œuvres de la première partie. Il n'y a pourtant pas moins de poésie dans le mouvement lent qu'il n'y en avait dans les bagatelles, une poésie qui est cette fois désolée, obstinée, en évitant pourtant tout épanchement superfétatoire. Peut-être les deux derniers mouvements souffrent-ils un peu plus des tempos retenus choisis par Sokolov, mais il reste toujours des merveilles de toucher et de délicatesse sonore, une leçon pour un temps où les pianistes qui montrent leurs muscles ont tous les honneurs.
Pour faire suite à ce triptyque si cohérent, Sokolov avance ensuite un peu dans le temps : l'habituelle séance de six bis est cette fois consacrée essentiellement à Chopin et Brahms. Lui qui aime d'habitude jouer la diversité dans ce rituel immuable, avec Rameau, Couperin, a choisi de rester dans la continuité, à l'exception du dernier bis, la dispensable transcription du prélude BWV 855 de Bach par Alexandre Siloti. Dans le programme, mais aussi dans l'approche interprétative, avec un même souci de clarté qui rend chaque note non seulement audible, mais éloquente.








