Grigory Sokolov au festival Nancyphonies

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Nancy. Salle Poirel. 6-VII-2019. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate pour piano n° 3, op. 2 n° 3 ; Bagatelles op. 119. Johannes Brahms (1833-1897) : Pièces pour piano op. 118 et 119. Grigory Sokolov, piano

Sokolov-©Vico-Chamla-1200x900Beethoven en état de grâce pour un pianiste unique.

Le festival Nancyphonies n’est pas le plus connu des festivals estivaux de France, faute peut-être d’une communication plus efficace, et c’est bien regrettable : la programmation de cet été réunit, pour un prix modique, rien moins que Ton Koopman, Lucas Debargue, Arcadi Volodos ou le Quatuor Talich. Même auprès du public nancéien, à vrai dire, un effort de séduction serait nécessaire : pour le récital de , sommet incontestable de ce programme 2019, de nombreuses places sont libres : dommage pour les absents.

La première partie est consacrée à Beethoven, et c’est un petit miracle. La troisième sonate de Beethoven date de 1795 ; Sokolov joue souvent en concert la musique du XVIIIe siècle, Mozart et Haydn d’abord mais aussi Scarlatti ou, comme ici, Rameau en bis, et il n’est donc pas surprenant qu’il inscrive cette œuvre de jeunesse dans la continuité de ces héritages. Sokolov lui donne une vivacité, une légèreté dansante qui prend le temps de goûter chaque ornement qu’il détaille avec délicatesse plutôt que d’en faire des obstacles au déroulement du discours, comme on l’entend parfois y compris, ailleurs, sous ses doigts. La souplesse du toucher, la poésie du pianissimo, l’éloquence simple du phrasé sont tels qu’on passe volontiers sur quelques accords un peu trop plaqués, le fortissimo demandé par Beethoven n’impliquant pas la brutalité. Le parcours sur deux décennies de l’œuvre pour piano de Beethoven que constituent les Bagatelles op. 119 puise sous les doigts de Sokolov à la même source, et cette ampleur, cette respiration, ce naturel donnent à cette œuvre rare l’évidence des chefs-d’œuvre de premier plan.

Après l’entracte, Sokolov aborde les deux dernières séries de pièces pour piano de Brahms, un siècle après l’œuvre qui ouvrait le concert. Les qualités de la première partie du concert ne disparaissent pas pendant l’entracte : la densité de l’écriture pianistique n’empêche pas la clarté, et la délicatesse du phrasé va de pair avec un véritable souffle symphonique qui emporte l’auditeur dès le début du premier cycle et revient dès que l’occasion se présente. Cette vision romantique et tendue, avec des contrastes dynamiques marqués et une tendance constance au legato, est portée par une fièvre qui envahit jusqu’aux passages les plus intimes, qui y perdent en pudique éloquence : c’est sans doute trop systématique pour des pièces plus contrastées que cela, et une certaine monotonie en découle. Il reste, naturellement, beaucoup à admirer dans cette interprétation qui a le mérite de la cohérence et de l’intelligence avec laquelle Sokolov assume les conséquences de ces choix – reste que c’est la simplicité de ces Beethoven lumineux qu’on retiendra avant tout de ce concert, en souhaitant que le disque en garde trace.

Crédits photographiques © Vico Chamla

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