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Juan Diego Flórez, ténor decca-rossinien

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florez_c_josef_gallauerQuestions au ténor en marge de la sortie du CD « Rossini Arias » chez Decca.

« Le répertoire pour mon type de voix est fabuleux, j’ai envie de tout chanter. »

RM : Quel est votre répertoire actuel ?

: Jusqu’à ce jour, j’ai vraiment chanté beaucoup de rôles. C’est La Somnambula bellinienne que j’ai interprétée le plus, avec également Il Barbiere in Seviglia, L’Italiana in Algeri et Falstaff (au Châtelet, l’an passé). J’ai abordé aussi de Rossini : Semiramide, La Dona del Lago, Othello, la très rare Elisabetta … Et la Maria Stuarda de Donizetti…

RM : N’est-ce pas beaucoup ?

JDF : En fait, non. Il ne faut pas oublier que j’ai presque six ans de carrière derrière moi pour une trentaine de rôles, qui ne sont pas venus en même temps : j’ai donc eu le temps de les étudier. Vous voyez qu’au final, cela ne fait pas tant que cela. Maintenant, il y en a bien sûr que je connais mieux que d’autres, pour les avoir chantés encore et encore, comme il Barbiere. D’autres n’ont été chantés qu’une seule fois, comme Maria Stuarda. Et je n’ai vraiment pas envie de m’enfermer dans quelques-uns. Le répertoire pour mon type de voix est fabuleux, j’ai envie de tout chanter – et de présenter au public ma vision de chaque personnage.

RM : Pensez-vous avoir fait des erreurs dans votre jeune carrière, avoir accepté des propositions qui ne vous convenaient pas ?

JDF : Pas vraiment d’erreur, car mon professeur et mentor, Ernesto Palacio, est toujours de bon conseil. Il a lui-même chanté la plupart de ces rôles avant, il sait donc parfaitement ce qui convient à ma voix et ce qui ne lui convient pas. J’ai dû, je pense, chanter deux opéras qui n’étaient pas idéaux pour moi, mais c’était une bonne chose, malgré tout, de les aborder une fois. Il y a eu Gianni Schicchi, que j’ai accepté parce que c’était à Vienne. Puccini demande un autre type de voix que la mienne, plus centrale. Et aussi Alahor in Granata de Donizetti, qui demande une émission très héroïque, très basse, très agressive : j’ai accepté parce que c’était au disque, je sais que je ne le ferai plus. Mais cela m’a permis de mieux connaître mes possibilités.

« Je voulais être musicien avant de décider de devenir chanteur. »

RM : Comment avez-vous découvert votre voix ?

JDF : Ce ne fut pas une révélation. Je chantais beaucoup de musique populaire avant de me lancer dans le répertoire classique. Au Conservatoire à Lima, j’ai voulu en apprendre plus sur la musique vocale et sur le chant, c’est là que j’ai découvert ma voix. En fait, je voulais être musicien avant de décider de devenir chanteur. Je suis allé à Philadelphie, aux Etats-Unis, je savais déjà que je voulais devenir un chanteur lyrique. Les choses sont venues naturellement, d’elles-mêmes. A Lima, les premiers airs que j’ai appris, étaient des airs de Mozart ou Haendel – je venais d’avoir dix-huit ans. A Philadelphie, j’ai commencé à participer à des opéras mis en scène, comme I Capuletti e i Montecchi, Il Viaggio a Reims, ou encore Il Barbiere. Mais dans ma tête, il n’était pas clair encore que j’étais prédisposé à Rossini, au bel canto romantique. C’est quand j’ai commencé à prendre des cours avec Ernesto Palacio que j’ai pris conscience de cette affinité. Lui m’a fait comprendre que mon répertoire naturel était celui-là. C’est vrai que les jeunes chanteurs n’ont pas toujours une parfaite intuition de leurs possibilités !

RM : Comment avez-vous travaillé pour avoir la voix qui est actuellement la vôtre, en particulier cette facilité d’émission évidente dans Rossini ?

JDF : Mes aigus sont venus avec le temps. J’ai très vite vu que je les avais ; bien sûr, ils n’étaient pas encore ce qu’ils sont maintenant, mais je les ai toujours eus. Quand par exemple, j’ai chanté mon premier rôle professionnel à Pesaro, dans Matilda di Shabran, j’avais les aigus nécessaires, mais ils étaient moins contrôlés, moins brillants, moins purs. Maintenant, j’arrive à une certaine clarté, mais ils ont toujours été là. Ernesto Palacio m’a beaucoup aidé, encore, dans ce domaine ; comme il m’a beaucoup aidé à devenir plus expressif, à soigner mes lignes et mes phrases.

RM : Quels sont vos modèles de chant ?

JDF : J’admire beaucoup Pavarotti et Kraus. Parmi les sopranos, il y a par-dessus tout Montserrat Caballé : quand vous entendez un air de Bellini par elle, je me demande toujours quelle serait la réaction du compositeur s’il entendait sa musique chantée de façon aussi belle, aussi sensuelle. J’aime aussi beaucoup Natalie Dessay, avec qui j’ai déjà abordé La Somnambula. Marylin Horne aussi, nous sommes amis, je l’aime beaucoup. Maintenant, il y a Daniela Barcelona, une chanteuse italienne, qui chante Tancredi, etc… C’est pour moi l’une des meilleures spécialistes de ce répertoire, elle a vraiment une grande voix, parfaite dans les rôles travestis. J’ai aussi chanté avec Cecilia Bartoli, mais elle s’est lancée dans une autre direction, maintenant ! Charles Workman est un très bel artiste, il chante Rossini aussi bien que Mozart ; mais lui est baryténor – nous sommes différents !

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RM : Des difficultés spécifiques à Bellini, en particulier dans I Puritani et ce rôle d’Arturo que vous allez très bientôt aborder ?

JDF : Les lignes ! Les phrases y sont extrêmement longues, il faut donner la sensation de totale aisance et de splendeur, le tout avec la simplicité de l’évidence. Jamais on ne doit donner l’impression de respirer. Les notes aiguës viennent à la fin de ces longues phrases (parfois déjà elles-mêmes dans l’aigu) ; en soi elles sont difficiles, mais il faut – en plus – les placer avec naturel sans s’essouffler, de sorte qu’elles sonnent avec beauté ! C’est pareil pour La Somnambula. Je me frotterai aux Puritani pour la première fois à Las Palmas, en 2004.

RM : Pensez-vous avoir un rôle à jouer en faveur de Bellini, l’aider à lui redonner sa juste place ?

JDF : Peut-être… Je pense pouvoir déjà aider à montrer tout d’abord qu’il s’agit d’un compositeur complet. Peu de personnes prennent la peine d’écouter I Puritani ou La Somnambula de façon globale, pas seulement les parties vocales. Quand on prend la peine de bien écouter, on se rend compte qu’il est aussi un grand orchestrateur.

RM : Et Verdi ? Vous chantez bien le Duc de Mantoue de Rigoletto

JDF : C’est peut-être le seul Verdi que je ferai au cours de ma carrière, avec Fenton de Falstaff naturellement.

RM : Quant au répertoire français ? Vous chantez merveilleusement notre langue !

JDF : [Sourire] Le répertoire français est plus lourd. Je vais attendre un peu, mais il est clair que je vais l’aborder. Pourquoi pas les Pêcheurs de Perles ? On me l’a proposé à Vienne, mais quand j’ai vu la partition, j’ai décidé d’attendre. Pour ce qui est de l’accent, je suis souvent à Paris, je travaille avec des régisseurs français qui me disent parfois comment prononcer. Je parle français avec les gens, et j’apprends comme cela. Michele Pertusi, par exemple, parle un français merveilleux, il a un don naturel pour l’imitation.

RM : Quels sont vos projets pour l’avenir proche ?

JDF : Peu de prises de rôles. Par exemple, je ne vais pas chanter beaucoup de Mozart. J’espère que j’en ferai, cela va de soi, mais il n’y a rien de prévu pour l’instant. Pour ce qui est de la France, vous m’entendrez à Paris dans L’Italiana in Algeri et La Cenerentola (deux reprises de Garnier, NDLR)… et à Montpellier, au Festival Radio France, je donnerai La Dona del Lago comme à Pesaro en 2001.

RM : Avez-vous le temps de vous consacrer à autre chose que le répertoire lyrique ?

JDF : Malheureusement non, car mon agenda est rempli jusqu’en 2005, pratiquement avec les seules productions lyriques. Je joue du piano, pas assez bien pour faire carrière, mais suffisamment pour travailler mes partitions. Il m’arrive aussi de jouer Chopin pour mon plaisir. J’aime énormément la musique traditionnelle péruvienne : j’ai donc réalisé, également, des transcriptions de chansons traditionnelles de mon pays, c’est l’un des mes « hobbies ». Il y a bien des compositeurs « classiques » parmi mes compatriotes que j’aimerais faire découvrir. Je les présente dans mes récitals avec piano, mais oui, vraiment, j’aimerais en faire plus.

RM : N’avez-vous pas peur que la signature de votre contrat avec Decca (le premier de ce label avec une voix de ténor depuis Pavarotti) ne vous soumette à trop de pression ?

JDF : Non, car j’ai signé ce contrat en ayant chanté dans les plus grands opéras du monde : Vienne, Paris, Londres, New York, Milan, etc… On peut mener une carrière intéressante sans ce type de contrat, mais j’ai des idées bien précises ! Je voulais faire ce disque d’airs d’opéras de Rossini – et plus tard, quand j’aurai le temps de me préparer sera venu, je ferai un opéra intégral. Il y a des projets avec ce compositeur, assurément, mais rien n’est décidé. Vous vous doutez que j’aimerais bien le servir, mais il faut d’abord qu’on en parle avec l’éditeur !

Crédits photographiques : portrait © Decca / Josef Gallauer ; à Pesaro en 2002 avec Luciano Pavarotti  © Juan Diego Flórez

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